1, 2, 3, 4 jeudi (15)

Jeudi citation

« De plus, vous m’accusez de légèreté, mais il me semble que c’est vous qui parlez bien légèrement du « metier de l’art » – comme on dirait « le métier des armes ». Un métier ! Est-ce seulement possible que c’en soit un ? A moi, il me semble qu’un métier ne vous engage qu’à demi, et ne vous procure, s’il est bien fait, qu’une petite satisfaction d’amour-propre. On y renoncerait cependant bien volontiers en échange de la garantie d’être payé toute sa vie à ne rien faire […]. Mais l’art, à l’inverse, ne se troque pas contre l’argent. Je n’ai jamais rencontré un peintre qui dise sincèrement : « Qu’on me donne une rente de mille frances et j’arrête de peindre ! » Donnez mille francs à un peintre, il les dépensera en peinture, en toiles, en voyages, et peindra deux fois plus. Supprimez-lui cette rente, il volera ses toiles, fabriquera ses couleurs, mendiera son pain, et peindra toujours.« 

PERCIN, Anne. Les Singuliers. Editions du Rouergue, « Babel », 2014. p. 102

Jeudi une recette

Recette de mousse au chocolat archi facile, légère et même veganne, découverte grâce à une copine et collègue.

1 – Faire fondre 200g de chocolat noir pâtissier.

2 – Dans un mixeur, déposer 400g de tofu soyeux et le chocolat fondu. Mixer pendant 1 bonne minute.

3 – Réserver au frais pendant 4h minimum, depuis la veille au mieux.

Voilà. C’est tout.

Jeudi une photo

Aux pieds de Maguelonne

 

Jeudi 100 mots de la page 100

« …gros câlin qui sentait la pomme. Le chat de la coloc est revenu se glisser dans nos pattes, juste parce qu’on était sur son chemin en allant vers la fenêtre. Celle-ci était ouverte. Le matou a sauté sur le rebord et s’est mis à caresser de la tête les rambardes en fer forgé

– Il est en repérage, c’est ça ?

– Oui, ça fait partie de ses plans. Mais le sixième étage, c’est un peu haut. Il hésite, à mon avis.

– Dégonflé. Il s’appelle comment ?

– Friponnet.

– Non ? Mais c’est ridicule ! Il a raison de fuir. Vas-y, mon gros, je suis avec toi ! »

PERCIN, Anne. Comment maximiser (enfin) ses vacances. Editions du Rouergue, « doado », 2017. p. 100

 

Pix : 1 – Van Gogh peignant des tournesols, Paul Gauguin, huile sur toile, 1888 via Wikimédia Commons ; 2 – Einladung_zum_Essen via Pixabay ; 3 – Moi ; 4 – Alexas_Fotos via Pixabay

 

Aujourd’hui, envie d’être à

Au travail, cette fin d’année refuse d’en être déjà une et cela devient pesant. Entre cette fin officielle des cours placées une semaine après le début de juillet, et la liste des choses à boucler avant de passer aux tâches de fin juin qui n’en terminent pas de s’allonger, je suis mal à mon aise. Je repousse et m’inquiète pour la fin tout en menant de front trop de ces trucs qui occupent mon temps et mon esprit plus que je ne voudrais avoir à supporter.

Avec Peanuts, on est dans une de ces phases où tout s’accélère. Il a décidé d’abandonner les couches, comme ça, vendredi dernier. Et ça marche. Il y a aussi tout ce qui est moins visible pour beaucoup. Comme ce matin, il a participé un peu aux chansons de gestes pendant l’heure du conte à la bibliothèque alors qu’il est toujours resté spectateur appliqué dans sa discrétion jusqu’ici. Il parle à des adultes qu’il ne connait pas ou peu, sans qu’on le lui demande, conseille, l’y encourage. Il réclame la présence d’autres enfants. Il mime des gestes (ramasser au sol des lunettes de protection, des gants, un casque, et les enfiler un à un avant d’empoigner son marteau-piqueur fait de briques duplo), il projette, imagine, décide. Il grandit. Et en même temps, il régresse sur certaines choses, comme s’il était trop difficile de mener de front toute ces histoires de pipi, pot, toilettes-des-grands, échanges, bisous, bonjour, je veux, c’est moi qui fait, et demander un objet au lieu de gémir en le désignant vaguement, ne pas entrer en opposition systématique avec sa mère, manger ce qu’on propose, ne pas inonder la salle de bain… J’ai du mal à m’adapter à ces changements fulgurants qui demandent de nombreux réajustement et supporte très mal certains retours en arrière bien que je sache qu’ils sont logiques et passagers.

Je ressors de ce mercredi rincée. J’ai côtoyé les agacements prodigieux, les attendrissements extrêmes (« Maman moi t’aime »), les exaspérations fulgurantes, les fiertés étourdissantes, auprès de mon fils et à côté de cela, sa sieste a pour l’essentiel était consacrée à régler diverses questions de boulot, que j’ai rêvé du travail cette nuit, que je vais m’y remettre.

Finalement, aujourd’hui, j’aurais eu envie d’être à la fin de la semaine prochaine, ou de la suivante, une fois que tout cela se sera tassé. Ça fera du bien.

10 juin. D’aujourd’hui, j’oublierai certainement demain que

Il a fait chaud. Cette chaleur moite qui leste mes mollets de tonnes d’acier, scier du bois, bois de lit. J’ai pris le frais tôt, trop tôt, endormissement impossible à nouveau, les peintres singuliers pour compagnie dans mon salon. Cette petite toux de nuit qui me suit depuis quelques jours, disparaissant la journée, m’ennuyant une fois couchée seulement. Puis il y a le frais la clim alors qu’on a roulé plus que nécessaire finalement, l’ordre du jour de l’AG de copropriété récupéré ce matin et roulé sous un siège de la voiture. Tout cela va sans doute finir sous un grand jet d’eau froide.

 

Une semaine plus tard

Je sors de ma première semaine d’apprentie vélotaffeuse et ma conclusion c’est que le vélo, ben c’est le bien.

Mon trajet, c’est un poil moins de 5 km d’après Google Maps, essentiellement de piste cyclable (où le sera vraiment quand les travaux qui en bouffent une grosse partie seront terminés). Il descend légèrement à l’aller même si à aucun moment je n’ai de cote, dans un sens ou dans l’autre. De bonnes conditions pour commencer.

On m’a prêté un vélo. C’est un vélo pliant, avec des roues de 16 pouces et 3 vitesses. Ça, c’est pas idéal. Je mouline beaucoup, le développement n’est pas très confortable et il y a deux ou trois endroits où je dois m’arrêter pour des trottoirs qu’un vélo plus grand avalerait sans sourciller. Mais c’est un bon moyen pour voir si je vais m’accrocher. Et ça me permet de tester le schmilblick sans investir dans un vélo qui risque de finir pendu dans une cave. Puis du coup, c’est ma carotte : si je suis toujours motivée au bout de 3 semaines, je m’autorise à m’offrir un vélo.

Cette semaine, j’ai pris le vélo 3 jours, le réveil du 4e jour étant marqué par un gros orage de printemps. C’était pas mal pour démarrer.

Ce qui est super c’est que ces 25 minutes de pédalage le matin me donne beaucoup d’énergie pour le reste de la journée. L’itinéraire est assez sympa même si j’ai hâte que les travaux soient finis (mais ce n’est prévu qu’au milieu de l’été). Peanuts est ravi de monter sur le porte-bagage pendant que je pousse le vélo pour rentrée de la crèche par les trottoirs et on gagne pas mal de temps du coup. J’ai aussi vraiment bien dormi les nuits qui ont suivi.

Parmi ce qui me plait moins, il y a de ne plus pouvoir écouter la radio (je vois des tas de cyclistes avec des écouteurs, mais en ville, je trouve que c’est très – TRES, même – dangereux). Avec l’arrivée du très beau temps et de température plus que douce, j’arrive au travail un peu transpirée mais j’ai réglé la question avec un brin de toilette et un haut de rechange. Il y a aussi que les gens sont des boulets. Les autres cyclistes qui dépassent n’importe comment ou prennent toute la largeur de la piste à plusieurs pour discuter, les piétons qui déboulent de n’importe où… Bon, ça, ça ne me change pas trop des autres conducteurs quand je suis en voiture. Et à la rentrée, ça devrait être plus facile avec la fin des travaux et donc de la cohabitation avec nombres de piétons.

Je sors contente de cette première semaine et j’ai presque hâte de retourner bosser demain pour reprendre la route… cyclable. Voilà une idée qu’elle n’était pas mauvaise dis donc.

19 mai. Aujourd’hui, un projet

Un planisphère. Des livres. Des tas de livres. Des élèves. Des profs que j’aime. Des heures de lecture. Pourquoi pas des bibliothécaires. Des visites. Des échanges. Un tour du monde. Un projet. Peut-être.

Un vélo. Un modèle repéré. Un itinéraire. Quelques courbatures. Des arguments viables. Un peu d’huile de genou. Un projet. Sans doute.

Une Cahouette. Une couleur. Beaucoup d’amour. Des mots doux. Encore du temps. Un projet. Plus tard.

Le printemps. Les projets.

 

Pédale

Quand je suis tombée enceinte de Peanuts, je me sentais physiquement solide dans mes jambes, dans mon souffle, endurante. Je n’étais pas mince mais je n’étais pas gênée par ce que je voyais dans la glace. Mon corps et moi, on s’entendait plutôt bien, on était prêt pour la sous-location.

Ensuite, j’ai aimé mon corps enceinte. J’ai aimé ma mine, mon ventre, ma silhouette, j’ai adoré mes cheveux. J’ai aimé habiller ce corps, j’ai aimé le promener, le photographier, l’utiliser.

Puis il s’est vidé. Je l’ai senti plus fort que je ne m’y attendais, plus capable. Je m’ignorer savoir accoucher.

Je n’ai pas eu de rupture violente ensuite, de dégoût, de difficulté à me reconnaître. Très vite, mon corps a ressemblé à ce qu’il était avant. Les hanches plus larges, un peu, peut-être. Des vergetures supplémentaires, sans doute. Mais à mes années de pertes et prises de poids importantes j’avais enfin trouvé un bon côté : je connaissais mon corps changeant, je savais que je n’étais pas uniquement condamnée à subir, que c’était un temps. J’avais peu d’attente, aussi, je crois. Et surtout, ce corps, il avait été à tellement de monde, à moi, à ce bébé, aux médecins, infirmières, sages-femmes, j’avais surtout besoin de temps pour lui. J’ai rééduqué l’intime, laissé la nature faire son boulot côté sous-location. Le temps pour lui, je ne l’avais pas, occupé par mon nourrisson. J’ai commencé à vouloir courir de nouveau, me réapproprier mes muscles, retrouver une fatigue différente de l’épuisement total que je ressentais. Mais je n’avais pas encore le feu vert pour cela. Quand je l’ai enfin reçu, il me manquait la profonde motivation, notre organisation branlante était trop installée, la saison était trop chaude. Bref, j’avais tout un tas de raisons, bonnes, légitimes, logiques… ou pas, pour ne pas me remettre au sport.

L’été est venu. Puis la rentrée. Puis ces plus ou moins 9 mois pendant lesquels Peanuts se réveillait 3 à 8 fois par nuit, pendant lesquels il était malade tous les 15 jours, pendant lesquels j’ai repris le travail dans des conditions nerveusement exténuantes, pendant lesquels la fatigue a laissé place à la Fatigue puis à une forme d’exténuation mentale. Dégager du temps pour faire du sport était relégué dans les dernières pages de la liste des priorités.

Puis l’été est venu. Les choses se sont arrangées. Doucement. On a trouvé des solutions à pas mal de choses, on a simplifié une partie de notre existence, Peanuts a recommencé à dormir des nuits complètes, une nouvelle année scolaire s’est ouverte avec des conditions de travail franchement bonnes. Et quand je me suis réellement attardée sur la question, je n’ai pas vraiment été contente du bilan. Je n’aime pas les limites de mon corps, de mes muscles, de mon souffle. Je n’attends rien d’extraordinaire mais je ne m’y sens pas bien.

Et voilà que depuis Noël, je suis grossissante. Je prends du poids. Pas beaucoup, pas rapidement. C’est cette sensation – la connaissez-vous ? – du corps en expansion, de la masse augmentante.  De mes années de yoyo, je retiens ça. Je sais sentir que je suis dans une période allant vers la prise, la perte ou la stabilité du poids. Il y a un inconfort dans l’expansion avec laquelle je sais vivre depuis longtemps mais que j’ai également appris à enrayer. Cela passe surtout par ce que je mange et ne mange pas, ce que je bois. Les muscles, le souffle, je sais aussi comment m’y sentir mieux. Cela passe par le sport, au moins un peu. Mais je repousse, je mets au loin de moi. Un peu de piscine, histoire de, pas mal de circulation à pieds. Mais je n’arrive plus à consacrer de temps, mon temps seule si précieux, à pratiquer un sport régulier.

La solution, j’y pense depuis quelques semaines : si je n’arrive pas à prendre du temps pour le sport, il faudrait combiner un temps consacré à autre chose pour en faire aussi un temps sportif. Typiquement : le temps de trajet entre le boulot et la maison (et inversement).

J’y suis. J’ai levé quelques obstacles (un rien peut devenir un obstacle, pour moi). J’ai un vélo donné, j’ai le matériel nécessaire pour circuler avec, le retrouver là où je l’ai laissé. J’ai même fait ce matin un aller-retour sur ce trajet quotidien pour le repérer, mesurer en temps. Bilan : je n’ai pas les jambes, le trajet est moins plat que je ne m’y attendais, ça me prend un peu plus de temps que prévu. Pourtant, je suis convaincue que ça se tente. Que les jambes, je finirai par les avoir. Que le faux-plats, c’est une habitude à prendre. Que le temps n’est jamais que 5 minutes de plus que ce que je mets en voiture.

Et comme je me connais, j’écris cela. Pour me souvenir et pour m’engager. Me rappeler pourquoi c’est important. Me fixer un objectif, celui d’aller au moins deux fois par semaine (sur les quatre jours où je travaille) au collège ainsi, et me promettre de venir ici faire un état des lieux.

Et maintenant, y a plus qu’à.

pix : Alexas_Fotos via Pixabay

1, 2, 3, 4 jeudi (14)

Jeudi citation

« Les horaires de la vie devraient prévoir un moment, un moment précis de la journée, où l’on pourrait s’apitoyer sur son sort. Un moment spécifique. Un moment qui ne soit occupé ni par le boulot, ni par la bouffe, ni par la digestion, un moment parfaitement libre, une plage déserte où l’on pourrait mesurer pénard l’étendue du désastre. Ces mesures dans l’œil, la journée serait meilleure, l’illusion bannie, le paysage clairement balisé. Mais à penser à notre malheur entre deux coups de fourchette, l’horizon bouché par l’imminente reprise du boulot, on se gourre, on évalue mal, on s’imagine plus mal barré qu’on ne l’est. Quelques fois même, on se suppose heureux ! »

PENNAC, Daniel. Au bonheur des ogres. Gallimard, « Folio », 1985. p. 258

Jeudi p’tits liens

Une BD (que vous avez sans doute déjà croisée, elle tourne bien) sur la charge mentale

Une vidéo sympathique avec des animaux qui rencontrent leurs reflets

Le gif qui m’a faite buguer

Jeudi une photo

Jeudi 100 mots de la page 100

« …de vingt ans. Nous sommes trop voraces pour eux et ils sont trop finauds pour nous. Quant à moi, en bonne pillarde que je suis, je prends ce qui me tombe de plus précieux sous la main et je rentre par le premier bateau. Attendez moi, j’arrive.

Votre Louise.

– Et qu’est-ce qui lui est tombé sous la main ? demanda Pastor.

– Mon père. Le plus petit Tonkinois du Tonkin. Elle, c’était une grande fille du douzième arrondissement, Tolbiac, tu vois ? Les entrepôts de Bercy. C’est là que j’ai grandi.

– Si on peut dire.

– Dans le pinard, gamin. Un fameux petit Gamay. »

PENNAC, Daniel. La fée carabine. Gallimard, « folio », 1987. p. 100

Pix : 1 – DigiPD via Pixabay, 2 – Moi, 4 – aischmidt via Pixabay

La prof des livres

J’ai grandi dans un petit village. Si petit qu’à l’école, il n’y avait que deux classes : la maternelle, qui scolarisait même les enfants de 2 ans, et la primaire. La directrice était une habitante du village, mère d’un copain, amie de mes parents. Mon chemin a croisé ceux de plusieurs maîtresses, la chance qu’elles tiennent toute la route, que certaines me marquent profondément et positivement. Toutes ont adopté cette ambiance très particulière, cette façon pour nous-les-gosses d’aller à l’école comme on se rendait chez les copains, de parler aux enseignants comme s’ils faisaient partie de la famille.

J’ai été scolarisée à l’âge de deux ans mais n’ai la sensation d’être entrée à l’Ecole qu’en arrivant en 6e.

Là, pendant une semaine, les cours s’ouvraient sur le remplissage de petites fiches. Les profs, tous, voulaient mon nom, mon prénom, mon âge. Que je nomme la profession de mes parents, que je me rappelle l’âge de cette sœur tornade présente en pointillée dans nos vies (je lui ai donné 22 ans pendant les 4 qu’a duré ma scolarité là-bas je crois).

Et surtout, on m’a posé cette question qui tarabuste les enseignants (enfin, certains, moult) et on se demande bien pourquoi : quel métier veux-tu exercer plus tard ?

Moi, j’avais 11 ans, voyez-vous, et dans le fond, j’imaginais vaguement être cow boy et pirate à mi-temps à condition qu’il y ait une bibliothèque à bord du bateau. J’étais aussi persuadée (à raison, non ?) que j’avais le temps d’y penser et je ne me sentais pas totalement concernée. Pourtant, il n’était pas entendu que ces maudites fiches souffrent un champ vide. J’étais persuadée que « je ne sais pas » était une mauvaise réponse. Alors, le premier jour, j’ai réfléchis très vite, et en même temps que je m’interrogeais sur la présence d’un « p » dans « comptable », j’ai écrit que je voulais devenir auteur-illustrateur.

(Ouais, je sais, je n’avais pas encore le réflexe de féminiser les professions. Quelque part, ça montre aussi que l’idée que je ne puisse pas exercer un métier quelconque parce que j’étais une fille ne me touchait pas des masses)

Cette réponse trouvée, je l’ai reportée sur chaque fiche, pour chaque prof. En 6e puis l’année suivante, et la suivante, et encore la suivante. Mais là, tout de même, nos profs ont commencé à nous prévenir qu’il allait falloir qu’on décide de ce qu’allait devenir notre vie de cet instant jusqu’au jour de notre mort sans possibilité de retour en arrière. Bon, eux, ils utilisaient plutôt des termes comme « choisir votre orientation » mais ça avait cette valeur implacable et irréprochable.

Alors moi j’ai joué le jeu et j’ai essayé de décider ce que je voulais faire tout du long de ma vie la mienne à moi. J’ai avancé l’idée de devenir palefrenier soigneur (ouais, toujours au masculin) parce que je savais que je ne serais jamais une grande cavalière mais que j’envisageais assez bien de passer mes journées dans le crin poussiéreux et le crottin humide tant que je pouvais, ma vie entière, caresser des canassons sur la peau toute douce dans le creux derrière les naseaux.

Mais en vrai, on ne décide pas beaucoup de son orientation et comme j’étais en tête de classe on m’a découragée de faire autre chose qu’un bac général dans lequel j’étais censée briller comme une étoile au firmament (avec un 8 en philo au bac en filière L, j’ai été loin de guider les navigateurs à travers tous les océans de la planète mais ça, c’est une autre histoire).

Il se trouve que cette année là et pour la deuxième année consécutive j’avais une prof d’Arts plastiques sensationnelle. Devenir prof d’arts plastiques au moins presque aussi bien qu’elle me permettant de lever la pression qu’on me mettait pour le bac général et de m’éviter de partir en formation en alternance très loin de chez moi, j’ai choisi le confort relatif de la seconde générale avec option Arts plastiques et la perspective d’un CAPES. Et l’équipe enseignante était ravie.

En seconde, j’ai eu un nouveau prof d’arts plastiques. Un vieux bonhomme aigri qui faisait des commentaires salaces sur la plastique de ses élèves les plus jolies, blasé de son métier exercé par défaut n’ayant jamais réussi à vivre de son expression artistique seule. Je me suis également pris en plein dans la tronche le talent de nombres de mes camarades de classe. J’ai assez vite confié à mes parents que euh ben finalement je savais pas trop si j’étais faite pour ça. Eux, depuis toujours, ils étaient cool et ouverts : je pouvais faire ce que je voulais, même un CAP crins et crottin (enfin flic ou militaire bof bof bof mais bon si j’y tenais vraiment et bien j’avais qu’à) et y avait rien de grave à pas savoir à 15 ans ce qu’on voulait encore faire à 60.

Je me suis laissée vivre jusqu’en terminale, contente de ce que j’apprenais dans mon option, satisfaite de l’ambiance foutraque de ma classe artistique, tellement soulagée de ne plus être victime du harcèlement scolaire que je subissais depuis ma 6e (mais ça, je l’ai compris 15 ans plus tard).

La terminale arrivant, on m’a demandé quelle prépa j’allais faire. Ah non, pardon, je suis censée écrire qu’on m’a demandé de choisir de nouveau une orientation. Là, tout de même, j’avais un peu plus de bouteille et même si je ne savais toujours pas ce que je voulais faire de ma vie professionnelle toute entière, je savais ce que je ne voulais pas faire de mes études à savoir : une prépa (sur le site de la prépa de ma ville, les 2 premiers mots du « petit lexique à l’usage des nouveaux » c’était « bizut » et « bizutage », je n’ai pas été plus loin), errer sans but dans des filières peut-être intéressantes mais sans débouchés, m’engager dans un cul de sac en cherchant à décrocher un diplôme quelconque qui n’avait aucune valeur dans le monde du travail. Les études, d’accord, mais pas sans savoir où j’allais.

Les chevaux étant sortis de ma vie depuis plusieurs années, j’ai suivi la piste de ma première passion : les livres. J’ai trouvé que l’ONISEP publiait un guide « les métiers du livre » qu’on s’est procuré grâce à Internet (ce qui était un peu magique à l’époque). Et dans ce guide, il y avait un encadré, assez court, même pas un article complet, sur le métier de professeur documentaliste. Alors comme ça, elles étaient profs !

Je me rappelle avoir épluché ce guide, l’avoir détaillé, repris, relu, surligné, corné. Et toujours en revenir à cet encadré.

Je me suis documentée, j’ai posé des questions, j’ai même rencontré le Conseiller d’Orientation (et ça n’a servi à rien), et j’ai décidé de devenir profdoc. Je n’ai plus changé d’avis. Je ne regrette jamais ce choix (bien qu’il manque de crin, de poussière et de creux de naseaux à caresser).

Cette semaine, j’ai reçu au CDI la nouvelle version du guide « Les métiers du livre » de l’ONISEP. Le métier du professeur-documentaliste n’y apparaît plus, sans doute réserver au numéro consacré aux métiers de l’enseignement. Je pense qu’il faut le prendre comme une reconnaissance supplémentaire de notre rôle pédagogique, reconnaissance qui fait défaut bien trop souvent. Pourtant, ça me fait un pincement au cœur de penser que la presque-moi de 2017 passerait sans doute à côté d’une vocation avec cette réécriture. Et puis, ça m’interroge sur notre avenir à nous, profdocs, comme souvent, tout ce qu’on nous tire et attire vers les technologies numériques nous éloignant des exemplaires papier qui pourtant peuplent nos étagères.

Mais rien n’est perdu parce que, vous savez, les élèves m’appellent souvent « la prof des livres ».

1, 2, 3, 4 jeudi (13)

Jeudi citation

« – Métiers antérieurs ?

Bigre, l’énumération risque d’être longue : manutentionnaire, barman, taxi, prof de dessin dans une institution pieuse, enquêteur-savonnettes, j’en oublie probablement, et Contrôle Technique au Magasin, mon dernier boulot.

– Depuis ?

– Quatre mois.

– Ca vous plaît ?

– C’est comme tout. beaucoup trop payé pour ce que je fais, mais pas assez pour ce que je m’emmerde. »

PENNAC, Daniel. Au bonheur des ogres. Gallimard, « Folio », 1985. p. 32

Jeudi quelques liens

Des choses qui m’ont interpellées sur le net ces derniers jours… Cette vidéo de Christiane Taubira, cet article à propos des algorithmes de Facebook, ce thread à propos des manifestations (lien vers le 1er tweet, la suite en dessous), et celui-ci sur l’incinération et l’archéologie, cet article sur la neurologie du post partum (qui explique notamment pourquoi souvent les bébés tètent mal à la naissance), des collégiens proposent 15 mesures pour améliorer leur scolarité, Anne Percin a sorti un 4e tome des aventures de Maxime Mainard (si vous aussi vous avez crié « Maxiiiiiiiime », même intérieurement, vous savez) et on a enfin la date de parution du troisième tome de La Passe Miroir de Christel Dabos.

Jeudi une photo

 

Jeudi 100 mots de la page 100

« – Bon, tu dois te présenter maintenant, annonça Cal.

– Me présenter ? A qui ?

– Ben, à ton lit ! 

Tara regarda le baldaquin et se dit que Cal voulait se moquer d’elle. Mais il avait l’air très sérieux.

– Pardon ! dit-il avec un sourire d’excuse, j’oubliais que tu ne connaissais pas AutreMonde. Il te suffit de te tenir devant le lit et de prononcer ton nom. Après ça il te reconnaîtra. Tu seras la seule à pouvoir y pénétrer, avec la gouvernante et l’intendant. Sauf si tu invites quelqu’un bien sûr. Tu devras faire la même chose pour l’armoire.

Tara s’avanças vers le lit… »

AUDOIN-MAMIKONIAN, Sophie. Tara Duncan : les sortceliers. Seuil, 2003.

3 mai. Aujourd’hui ce qu’il y a dedans

Des pépites de chocolat, du lait, du beurre ramolli à la fourchette, de la farine et de la maïzena pour alléger le tout, un oeuf et le casser est la partie de la recette que Peanuts préfère, un pincée de sel, pas assez de levure, bien assez de sucre, beaucoup de « pas maman ! c’est moi ! » et un ou deux « moi l’est blanc comme Olaf ! », une concrète dose d’autonomie infantile, quelques « Oula oula oula! », « Stop, stop ! », « Encore… Encore… Encore », « Et voilà. – Et voilà ? – Et voilà. », des rires, des « Attends on arrête tout et on te mouche ».

Finalement, on aime sans doute plus les préparer que les manger.