Quand pèse le régime

Depuis ma grossesse, mon poids, ma ligne, ma tête et moi, on cohabite en compromis. Mon poids reste stable, ma ligne n’est pas trop examinée dans la glace, ma tête ne se prend pas sur ce que je mange, et moi je me satisfais de la situation et apprécie de ne plus naviguer entre deux tailles de pantalon même si j’aurais préféré me stabiliser sur la plus petite des deux.

Enfin, ça, c’était valable jusqu’à il y a quelques mois.

Pour une fois, ça n’est pas passé par l’image. Je ne me suis pas vue et trouvée grosse ou pas belle ou pas moi. Il faut dire que dans l’ensemble, je me trouve « pas mal pour le temps, l’énergie et l’argent que je peux consacrer à mon apparence », que j’ai surtout l’air d’une mère de jeune enfant et que c’est quelque chose qui me convient. Que j’ai accepté que mon corps a vécu une grossesse et qu’il y a un après.

Non, cette fois, c’est passé par la sensation, celle d’être ramollie, molasse, flasque. Ce n’était pas seulement ma peau, mon gras, mes bourrelets. C’était un état général, un quelque chose dans le corps qui jaillissait dans beaucoup d’autres domaines et sur mon état d’esprit.

J’ai commencé à me reprendre un peu, à aller travailler à vélo, à me secouer… et à me soucier un peu de mon poids. C’est allé et venu, je me pesais, j’oubliais, je prenais des résolutions et les annihilées une heure plus tard pour lécher l’appareil à muffins avec Peanuts. Les vacances arrivant, j’ai décidé que mon poids restait stable depuis plus de deux ans donc que j’allais déprogrammer cette préoccupation.

L’urgence, c’était de retrouver de l’énergie, de la tonicité, sortir du mou. Et ça a marché. Mais en rentrant de vacances, ma balance m’a rappelé que ben quand je mange n’importe quoi n’importe quand sans me soucier de mon appétit, de ma satiété et en me limitant à « Mmmh, c’est bon, j’en veux encore », il y a des conséquences.

J’ai donc décidé de me faire plus attentive. J’ai commencé (enfin, il était temps) à m’apporter à manger au boulot plutôt que d’aller à la cantine. Pas que la cantine soit mauvaise, au contraire, et c’est bien le problème, mais parce que je termine mon plateau. J’ai progressé : je ne vide pas toujours mon assiette. Mais je mange mon entrée, mon dessert, le fromage. Je ne laisse pas parce que je suis gourmande, puis parce que je suis le mouvement, parce qu’on discute et que je n’écoute pas mon ventre, parce que.

J’ai aussi limité un peu mes quantités le soir, varié mes assiettes, j’ai arrêté de terminer les goûters de Peanuts quand je n’en avais pas réellement envie.

Avec la reprise du vélotaf et ce peu d’attention portée à mon alimentation, j’ai vu mon poids baisser. Sur la balance et dans la glace. J’ai reçu des compliments. Ça descendait bien et ça descendait vite.

Puis sans m’en rendre compte, je me suis interdit certains desserts, de goûter mes propres pâtisseries, le fromage le soir si j’en avais mangé à midi, j’ai commencé à m’inquiéter du menu d’un repas d’anniversaire, de la taille des parts de gâteaux.

C’est insidieux, vous savez. Vous vous demandez en toute bienveillance « Ai-je vraiment envie de manger cela ? » puis vous glissez vers « Ai-je vraiment besoin de manger ceci qui est gras ? cela qui est sucré ? » Vous vous demandez « Est-ce que j’ai atteint ma satiété ? » puis vous vous répondez « J’ai bien assez mangé » en regardant ce qu’il manque dans l’assiette et sans passer par l’interrogation des sensations.

Et ça marche. Les chiffres sur la balance descendent, les vêtements ne serrent plus à la taille ou aux hanches. Sauf que je me suis mise au régime. Sans même le décider.

Par « être au régime », j’entends s’autoriser et s’interdire certains types d’aliments, triés selon l’impact qu’ils pourraient avoir sur une prise ou une perte de poids, se restreindre dans les quantités, les horaires, selon des critères extérieurs à ses propres sensations de faim, envie, appétit et satiété.

Ce qu’il y a, avec les régimes, c’est que c’est forcément très présent. Parce qu’on mange plusieurs repas par jour, souvent trois, parce que les occasions de manger, grignoter, goûter un truc sont nombreuses. Parce qu’on passe notre temps à avoir l’occasion d’avaler des choses. Les régimes, c’est toujours frustrant, au moins un peu, et ça grignote la bienveillance. Envers soi-même quand on ne suit pas les règles qu’on s’est fixées. Envers les autres parce qu’ils ont proposé une soirée pizzas, viles tentateurs ! Envers son corps qui ne maigrit pas assez, pas assez vite, pas de là où on voudrait (coucou la taille de soutif en moins quand on veut s’attaquer à sa culotte de cheval).

Puis quelqu’un sort « Tu as maigri toi, ça te va bien » ou une phrase de ce genre qui se veut gentille. Parce que c’est ce à quoi on nous apprend à aspirer : à maigrir. Peut-être même plus qu’à être mince quand on y réfléchit (combien de personnes autour de vous n’aimeraient pas perdre au moins 2 ou 3 kilos ? et parmi ces personnes, combien de femme ? Mais celleux qui n’entrent pas dans une démarche d’amaigrissement. Combien disent et pensent que leur poids et celui qu’iels veulent peser ? ») Du coup, quand on constate la perte de poids de quelqu’un, ben on va donner dans les félicitations. C’est normal, c’est ce qui se fait. Puis de l’autre côté, on se dit qu’on tient le bon bout, que c’est une bonne manière de faire.

Un soir de la semaine dernière, Celuiquej’aime m’a proposé de rapporter un Mac Do en rentrant de chez mon psy pour qu’on se le regarde devant un film. Ça m’a mise en colère. Un Mac Do ? Et puis quoi encore ? Il sait que j’essaie de perdre du poids, que je veux retrouver la dizaine du dessous, que je n’en suis pas loin ! Il devrait plutôt m’attendre avec une salade de tomates et une compote pomme-poire sans sucre ajouté !

Alors qu’en fait, mon mec, il ne me proposait pas d’alimenter mon gras, il proposait juste une soirée sympa.

J’ai dis Ok, pour le Mac Do. Et j’ai quand même perdu encore un petit quelque chose cette semaine. Je découvre tout de même ces dernières semaines que je me sens bien en mangeant moins. Qu’arriver au repas du soir, fixé à une heure raisonnable pour le coucher de Peanuts, en ayant vraiment faim est agréable. Que je sais enfin reconnaître ma satiété, presque à tous les coups. Je dois me forcer un peu à me rappeler que si, en ce moment, j’ai tendance à voir dans un carré de chocolat des glucides et des lipides, le collègue qui me le propose en salle des profs y voit un geste sympathique à mon égard. Je suis en train de travailler à trouver une manière de manger qui me mette en accord avec le volume de mon ventre, de mes cuisses, de mes fesses, et mes contraintes quotidiennes.

Et à tourner pour de bon cette page, celle des régimes et des règlements, imposés par moi-même ou par d’autres.

Vous avez vu, je continue de grandir.

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23 septembre. Aujourd’hui ça tombe

La pluie, pour commencer, linéaire, drue, une pluie d’octobre un 23 septembre.

Puis la pression, le champagne dans six flûtes, du cidre doux dans une autre, le temps, les coups d’épée pour jouer, un cadeau très attendu, les minutes devant les écrans, les indices d’une info que je ne voulais pas donner, l’annonce des heures à lire seule le soir, la fatigue de fin de journée, la nausée de regarder le téléphone plutôt que la route, la commande improvisée. Le sommeil, enfin, sans doute.

Pas de nouvelles

J’ai tellement intégré ce rythme de l’année passée, ces heures de séances pédagogiques à en faire dégueuler l’emploi du temps, celles d’accueil « libre » à flux tendu, jonglant entre les demandes des élèves et ces mille choses à faire par jour, que j’ai trouvé cette rentrée tranquille.

Trois semaine après, je comprends qu’elle ne l’a pas été tellement que ça, que j’ai surtout gagné en efficacité sur de nombreux points, que j’ai appris à bouleverser la todolist d’une journée autant de fois que nécessaire sans que ça me stresse particulièrement. Je découvre aussi à quel point j’ai confiance en moi-même dans mon travail, sentiment assez étranger que je connais peu ailleurs dans ma vie. Je me sens compétente et légitime sur de très nombreux points et comment écarter, me faire aider, contourner ceux alors lesquels je ne suis pas à l’aise, et je connais mes capacités, je sais que le flou s’estompe, que les organisations de dernières minutes fonctionnent quasiment toujours, je connais mes limites, une bonne partie de celles de mes élèves, je sais dire quand je ne peux pas, ne sais pas, je sais apprendre, encore.

J’ai la sensation de faire une rentrée de vieille prof aguerrie et c’est sans doute un peu ce que je suis.

Côté fréquentation, le CDI retrouve cette ambiance perdue depuis trois ou quatre ans, ces élèves qui accourent avec une véritable envie d’être là vraiment nombreux, mon « fan club » rivé à mon bureau et dix mains qui se lèvent quand je commence à dire « J’aurais besoin d’aide… » et avant même qu’iels sachent ce que je vais demander. C’est quelque chose qui me manquait et que je retrouve avec ravissement.

A côté de cela, Peanuts fait son bonhomme de chemin, laisse son père devant l’école sans se retourner, revient le soir plein de besoins de tout petit, qu’on l’aide à manger, qu’on le porte, que chaque chose mette cent ans à se faire, mais tout de même, que ce soit lui qui demande « Une baguette s’il te plait » à la boulangère, hein, régresser mais pas trop.

Dans tout cela, j’ai une énergie dont je ne saisie pas bien l’origine. Je ne cherche pas trop à comprendre, m’occupe plutôt à l’employer. Et là, comme ça, je peux vous dire que je vais bien. Et c’est déjà pas mal.

 

Rentrées

Je suis rentrée et déjà, tout fourmille. Le CDI bourdonne d’élèves, beaucoup, en trois journées incomplètes, la fréquentation moyenne de l’année dernière atteinte, des nouveaux, des anciens, une reprise qui a le son de retrouvailles. Pour les élèves comme pour moi, les habitudes installées qui nichent de nouveau, là, sans transition, on s’est quitté hier. Les nouveaux se fondent si vite, c’est bien la première fois que la rentrée est si fluide.

Ces quelques murs et ses piliers, je tente d’y apporter un regard neuf et réalise tout en même temps combien je le maîtrise sur le bout des ongles, mêmes dans ses sons. L’un de mes chevaux de bataille de l’année sera d’obtenir qu’on le repeigne. C’est ambitieux, si vous saviez, d’obtenir une telle chose. Presque envie de contourner le système, de contacter les parents d’élèves, trouver une poignée de volontaires pour manier le rouleau, lancer une cagnotte pour trouver les fonds et y consacrer trois jours pendant des vacances. Peut-être que j’y finirai. Jouer dans les règles, déjà, commencer par cela.

Voilà une rentrée tout de même bien confortable.

Peanuts apprend, lui. Il a découvert son école, ses maîtresses, son ATSEM, le cartable, le tablier d’écolier. On apprend le nouveau chemin, court comme pour la crèche, différent tout de même. Demain, il fait sa première journée « pour de bon », cantine et garderie du soir inclue. Il est enthousiaste, fière même, « Mais les DEUX maîtresses », « Moi l’ai fait la t’escalade »… On garde nos réserves pour nous, un peu d’inquiétude de les savoir 30 dans la classe, un peu de retenue avec l’impression, tout de même, de le lâcher dans une arènes. Je garde cette confiance en lui chevillée au corps, celle que j’ai depuis sa naissance, qu’il est capable. Pas de tout, seul, futur dominateur du monde. Non, capable de réaliser ce qu’il décide et ce qu’on attend, même plutôt ce qu’on attend s’il le décide d’ailleurs, capable de faire seul mais aussi capable de demander de l’aide, de trouver ses limites, de savoir si celle à laquelle il se heurte est du genre qu’il peut repousser, qui doit l’arrêter ou avec laquelle il peut négocier.

Voilà, maintenant et pour quelques années, les rentrées scolaires se conjugueront prof et élève dans notre tanière.

Et voilà. On s’en est allé, on s’en est revenu, on s’en va rentrée.

Cette fin août comme tant d’autres, comme aucune autre.

Nos trois semaines loin de nos pénates ont été plutôt réussies. On s’est dépaysé, on a pris du temps pour être nous trois, on a rempli nos journées de mille petites et grandes choses. Peanuts a adopté tout un tas de nouveaux mots et vu de quoi alimenter copieusement son imaginaire, il a grandi infailliblement.

Il rentre lundi. Petite section de maternelle.

Ça ne change rien : il est quand même né avant hier.

Hier soir, pourtant, on a démonté son lit de tout petit.

Il y aurait tant à dire sur ces vacances, sur ce retour, sur les jours à venir. Il y a pourtant un grand fouillis dans mes mots.

ça va revenir.

 

Avec panache

Il est parti ce matin, campé fièrement sur le porte bagage du vélo de son père. J’avais proposé un peu plus tôt de lui mettre son t-shirt avec une cravate dessinée. « – Pour l’occasion, ça te dit ? – Oui ! »

Aujourd’hui, il termine : dernier jour de crèche de toute sa vie entière. Quand on a 955 jours de sa vie toute entière et commencé la crèche il y a 810 jours, et bien, ça donne une date qui compte un peu.

Et quand on accompagne un enfant, on est très souvent conscient des premières fois mais beaucoup de dernières se font dans notre dos. J’ai une photo, par exemple, sur laquelle Peanuts dort étalé dans notre lit. C’est la dernière sur laquelle on voit sa couche. Je n’en avais pas la moindre idée en la prenant. Je m’en suis rendu compte après coup, en les classant. Les dernières fois, souvent, on les reconnaît désynchronisées.

Hier, j’ai terminé des petits présents pour les auxiliaires et l’équipe de direction. De petites choses préparées avec Peanuts, et des merci ! notés au feutre pour accompagner ceux qui sont prononcés. (Avoir un enfant, c’est aussi avoir un prétexte pour des bidouillages et demander à google comment fabriquer des paniers à partir d’assiettes en carton, sachez-le, on ne cesse d’apprendre à pas seulement à changer un slip à un enfant sans l’empêcher de lire son livre). Il y a quelque chose d’étrange à dire adieux à ces personnes qui ont tout de même aussi un peu élevé votre fils. Se dire que lui ne se souviendra pas d’elles, qu’on ne les verra plus chaque soir de la semaine… Je n’aime pas trop les fins. Mais celle-là est le début de la suite, alors ça va.

Dernier jour de crèche et premiers jours de pourquoi ? Depuis mercredi, il nous en gratifie à la chaîne. Je m’amuse assez de l’exercice. J’aime les limites dans lesquelles il me pousse et la curiosité qu’il fait naître en moi. Tiens, oui, c’est vrai ça, pourquoi ? Je m’en lasserai sûrement mais je doute en finir de préféré ce « pourquoi ? » à son « non ! »

Il grandit et ce verbe là n’est jamais suffisant. Ce qui ne laisse aucun doute, c’est qu’il reste toujours aussi épatant.

Notes de bas de page :

  • Internet est magique et on y trouve un site qui te donne ton âge en nombre de jours, semaines, mois, année avec deux chiffres après la virgule, et même le nombre de 29 février que tu as vécu. Osez dire que ça ne vous rend pas curieux ! C’est ici.
  • Et maintenant, toi aussi tu sais fabriquer un panier avec une assiette en carton vachement facilement

 

1, 2, 3, 4 jeudi (16) spécial Pennac (plus une photo et un tantinet de Brassens)

Jeudi citation

C’est Verdun, avec ses six mois d’existence et de colère, Verdun et ses petits points serrés face au monde. […]

– Pourquoi cette robe ? Verdun se marie, elle aussi ? […]

– Mais non, Benjamin, tu le sais bien, voyons, c’est le jour de son baptême aussi.

Ah ! Pardon, j’avais oublié ce détail. Pour se marier religieusement, Clara a dû se faire baptiser et a décidé d’entraîner Verdun dans la course aux auréoles. En apprenant ça, les mirettes du Petit se sont arrondies de convoitise derrières ses lunettes rouges ; il a supplié :

– Moi aussi, je veux me faire pactiser…

Là, tout de même, je me suis montré intraitable :

– Tu pactiseras quand tu auras l’âge de raison Petit, comme Verdun !

Car j’en suis convaincu, Verdun, dans sa fureur première, est née avec l’âge de toutes les raisons. Et si j’ai donné mon accord, c’est qu’il me paraît peu probable qu’on arrive à la baptiser sans le sien. Elle bout de rage, Verdun, elle va faire évaporer le bénitier ! »

PENNAC, Daniel. La petite marchande de prose. Gallimard, « Folio », 1989. 402 p. (p. 58)

Jeudi citation bis

– Je ne voudrais pas te raconter mes campagnes, mais en 44, avant Monte Cassino, les Anglais m’envoyaient souvent derrière les lignes allemandes, du côté de Medjez-el-Bab, dans les montagnes tunisiennes. J’étais déjà noir à l’époque, je me fondais dans la nuit, j’avais du plastic plein ma musette, et j’éprouvais la même chose que toi aujourd’hui : un déplaisant sentiment de clandestinité.

– Tu avais au moins l’honneur pour toi, Loussa…

– Je ne vois pas ce qu’il y a d’honorable à chier dans son froc en écoutant les buissons parler allemande… Et puis, je vais te dire une bonne chose : l' »honneur » est une question de perspective historique. 

(idem p. 159)

Jeudi une photo

« …contre un coin d’parapluie, je n’perdais pas au change, pardi » (Brassens)

Jeudi 100 mots de la page 100

…bec en attendant : ai-je du talent, madame, ai-je du génie ?

– Un beau brin de plume, en tout cas, mon cher Joinville, je suis obligée de le reconnaître ; suivez mes conseils et vous volerez plus haut que certains… Ah ! vous voilà, Malaussène ?

La Reine Zabo congédie le jeune écrivain, le renvoie avec son manuscrit pour six mois de travail, et m’introduit dans son bureau – ou faut il dire son filet ?

– Asseyez-vous, mon garçon… Le petit Joinville, là, vous avez déjà lu quelque chose de lui ? Qu’est-ce que vous en pensez ?

– Si je m’y connaissais en parfum, je reconnaîtrais peut-être son after-shave.

(idem p. 100)

Reconquérir la légèreté

18 juillet, 18h30. Je fais rouler mes épaules, détends mon dos et pose mon stylo.

Voilà, une séquence terminée. La première de l’année prochaine avec mes 6e. Les cours, exercices, activités et interro sont prêts. J’ai fait apparaître les compétences travaillées et évaluées, gommé les notes (même s’il y en aura, les membres du Conseil Pédagogique se sont majoritairement opposés à leur disparition, bullshit), prévu plus de « par eux-mêmes » et limité encore le « magistral », vais tenter les îlots.

Depuis deux semaines, je déroule mes journées autour de quelques heures de travail. Pas que cela, pas trop de cela, enfin pas à mon goût. Je prépare l’année à venir dans une tranquillité teintée d’apaisement et me rends compte, au fil des jours, à quel point celle que je laisse derrière moi a été… riche, dense, copieuse, foisonnante. Non, ça, j’en étais consciente. Plutôt… lourde, compacte, chargée. Excessive. Aussi.

Je n’ai jamais eu aussi peu d’heures de service que cette année.

Je n’ai jamais aussi peu travaillé depuis chez moi que cette année.

Pourtant.

Je n’ai jamais mené autant d’heures de séances pédagogiques que cette année, porté autant de projets, eu autant de partenaires différents.

Je n’ai jamais été autant à jour dans ma gestion documentaire que cette année.

Je n’ai jamais autant bouleversé l’espace du CDI et sa signalétique que cette année.

Voilà. Mon équation 2016-2017, faite de jamais, de peu et d’autant.

Cette année, ma dixième dans l’Education Nationale, a été très formatrice. J’ai appris à gagner en efficacité et à optimiser les heures que je passe sur mon lieu de travail. J’ai appris à utiliser des mémoires papier, des astuces et des petits trucs pour lâcher ma journée de taf une fois la porte de la crèche passée, pour réinvestir vite et bien mes problématiques pros une fois celle du collège franchie (ou l’Enfant endormi pour sa sieste le mercredi).

Cette année a été dynamique, valorisante, énergique, entraînante, essentiellement positive, essentielle et positive.

Mais je n’en veux pas d’une deuxième comme celle-là.

Parce que je n’ai jamais aussi peu vécu le CDI que cette année. Que je n’ai jamais aussi peu discuté de choses futiles et d’autres avec aussi peu d’élèves. Que je n’ai jamais aussi peu ri, bidouillé, eu bête envie, divagué, que cette année. Que je l’ai animé sans y mettre vraiment d’âme. Parce que j’ai su préservé la bienveillance, du moins la plupart du temps, mais trop souvent pas la légèreté.

Parce que ce n’est pas un rythme que je peux tenir à long terme, aussi. Que je sais qu’il faut ralentir avant de tomber. Que je n’ai fait qu’escalader et que si je ne romps pas, je cherrai.

Alors oui, je consacre une partie de mon été, de mes vacances, de journées sans Peanuts ô combien précieuses à ma progression, mes séquences, ce projet lecture dont je vous parlerai peut-être, à jeter dans mon Carnet les lignes du projet de CDI de l’année prochaine, celles d’une idée de séance en liaison Ecole-Collège. Je le fais pour libérer du temps dans mes journées au collège, celui de fabriquer une guirlande d’origami par mois comme je l’ai promis à F et C, de couvrir les livres avec mes petites aides plutôt que de les laisser faire seul-e-s et qu’iels me confient si A et (autre)F sont restés ensemble cet été, pour accepter le défi de répondre juste à toute une carte de Trivial Pursuit (j’échoue, iels apprennent que je suis faillible, nos rapports en sont bonifiées), et peut-être aussi pour respirer.

Je le fais maintenant pour réapprendre à travailler sans échéances fatales, pour goûter avec ce plaisir de divaguer un peu, prendre le temps de tweeter, de poueter, de choisir une émission de radio ou un album comme fond sonore.

Tout cela, saurez-vous, me réussit plutôt bien. Et bon sang, les années passent et j’aime toujours autant, plus, ce que je fais.

Les gens sont sympas

Les gens sont sympas.

Je vis dans une grande ville avec un petit bonhomme bourré de l’énergie, l’égocentrisme, le volume sonore et la défaut d’habilité propre à son âge. Un petit gars qui refuse de donner la main dans la rue, fonce droit devant lui sans prendre en compte les orteils des passants, s’exclame à tue-tête quand il est content, demande « C’est quoi ça ? »  sans discrétion aucune quand une personne passe dans son fauteuil roulant (le « quoi » désignant, nous sommes d’accord, le fauteuil, hein), commence à discuter avec quelqu’un et s’en va au milieu de l’échange parce que lui en a fait le tour, fait une moue boudeuse quand on lui parle et qu’il ne veut pas répondre.

Et moi, je suis là en satellite. Je réponds que c’est un fauteuil roulant qui aide la personne à se déplacer, je « tourne à gauche, là. Là ! Oh, ben tu as raté le virage. On va traverser là. Stop, tu m’attends. C’est vert, on y va. Tranquille » tout le long du trajet, je « chhhh » en riant un peu, je l’excuse, le rattrape, lui demande un au revoir « avec la main, si tu préfères », et souvent aussi, je laisse passer. J’essaie de concilier les règles de politesse et le respect que je tiens à avoir, à ce qu’on lui montre, sur ses envies et non envies (après tout, on n’a pas forcément envie de discuter avec des inconnus dans la queue à la caisse, pourquoi je le lui imposerais ?)

Et tout de même, il faut bien le dire, les gens sont sympas.

Celui qui sourit en le voyant courir et me lance « Ah, la joie de vivre ! » alors que j’accélère derrière lui. Cet autre, sourd, qui a ramassé le chapeau tombé, l’a remis sur la tête de mon enfant porté au dos, me demandant si ça allait, tout cela avec des gestes et des mimiques de nos deux côtés. Celle qui laisse une place dans le tramway. Celui qui taquine gentiment. Celle qui donne toute l’importance du monde à « l’est parti le pigeon » tonné comme s’il annonçait la fin des temps. Celleux qui s’écartent, laissent passer, le sourire aux lèvres.

Je ne tiens pas de compte mais il me semble bien qu’iels sont bien plus nombreux que les autres. Vous savez, les gros yeux, les soupirs agacés, les remarques, les injonctions. Qu’on récolte, Peanuts et moi, beaucoup de positif et de bienveillance. En tout cas, iels me réconcilient un peu avec ma ville. Celle qu’elle est par ses habitants. Et le fait qu’elle soit très ville, ce qui chagrine la petite fille ayant grandi dans un village devenue maman superposant un peu ses souvenirs heureux à ce qu’elle aimerait pour son petit. Et ça fait du bien, tout ça.

Celui qui le laisse saisir une clé à pipe et bidouiller dans le moteur…

12 juillet Aujourd’hui prouve que le sol remue

Il est calé dans mon dos, lémurien agrippé, kangourou inversé, et je chatouille son ventre. Il éclate de rire plusieurs fois puis me lance un « ayyète, maman » qui ne tient plus du jeu. Je sens son front posé entre mes omoplates, l’alourdissement qui pointe, la langueur qui s’installe. « Essaie de ne pas t’endormir mon cœur, on est presque arrivé ». Je chipe le doux chiffon mais il l’attire fermement à lui, là, entre son ventre et ma colonne, cet espace rien qu’à lui. Malgré moi, la marche le berce et bientôt, je sais qu’il est « parti ». Il commence à se faire bien lourd et pourtant, je ne me lasse toujours pas. Il faudra que j’en termine mais qu’est-ce que je continue aimer le porter, le sol remuant de concert sous nos pieds.