La source

Ambre 1

pix by Dame Ambre

– Non, attends !

Il a attrapé ma main.

Je lui fais dos. N’avance plus. Mon bras, mes doigts, derrière moi. Ils pèsent, lourds, un peu morts, dans sa main.

– Attends, souffle-t-il à nouveau, comme on s’adresse à un dieu frivole. Ou à un enfant endormi.

J’entends la brise de son nez, pincée, tendue, ce bruit de bouche quand il déglutit. Je sens chacun de ses doigts fermés sur les miens. Trois seulement : il m’a eue au vol, ça n’a tenu à rien.

L’immobilité de nos corps tangue. Bientôt, nos respirations se sont accordées, nos membres se sont engourdis à l’unisson. Au bout de mon bras, ma  main compte huit doigts. Nos corps se connaissent, ils se savent.

« Attends » a-t-il dit. J’attends.

L’air tressaille. L’odeur de la pluie s’infiltre. Une goutte. Ma pommette. Une goutte. Le bout de mon nez. Puis mes cils. Le coin de ma lèvre. Ma nuque sous mes cheveux courts. Notre main.

– Tu ne partais pas.

Sa voix éraflée, un peu malade.

– Tu ne partais pas et nous n’avons encore rien vécu. Nous ne sommes personne, encore. Souviens-toi.

Ma main a huit doigts.

– Il fait si chaud. On vit presque nu. On peut encore : nous n’avons pas d’âge. Ou de ceux qui ne comptent pas.

Ma main a huit doigts, et elle est toute petite.

– Le soleil cuit la terre, nous sommes dorés, de petits pains nus dans l’été, si chaud.

Ma main a dix doigts. Mon bras caresse mon flanc.

– Cette eau sur mon visage ?

– La fontaine, mon amour. Rutilante, un miroir de fraicheur. Nous avons couru. Tu entends ? Des enfants crient sous l’estoc des jets. Tu les connais.

– Je les connais ?

Ma main a dix doigts, ses yeux sont pluvieux, sa bouche est un petit pain nu.

– Ces enfants, c’est t/moi, n’est-ce pas ? Je me souviens. On m’appelait.

– Tu t’éloignais.

– On s’était reconnus. On ne se connaissait pas.

– Tu t’éloignais. On se rencontrait à peine et tu t’éloignais.

– On m’appelait. L’eau dansait. Nous avions rit et crié, gambillé et couru, nous nous étions tortillés et mouillés, trempés et trémoussés. Mais on m’appelait. Tu as pris ma main. Et tu as soufflé…

– « Non, attends ! »

Ce texte est ma participation au premier atelier du blog à 1000 mains initié par Dame Ambre

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Renoncer

En nettoyant les archives, je redécouvre des posts que je ne me souviens pas vraiment avoir écrit mais surtout, je redécouvre des émotions, des pensées, des convictions, des décisions, des sentiments que je ne me souviens pas vraiment avec éprouvées, pensées, assumées, prises et ressentis.

Le cheval, par exemple. J’ai vraiment été sincèrement persuadée que j’aurais mon cheval, que je m’en occuperais, le soignerais, partirais pour de longues heures d’échappées seule avec lui. Et pas seulement quand j’avais 12 ans, non, je l’ai écrit plusieurs fois, il y a trois ou quatre ans.

Je ne sais pas si ma naïveté d’alors m’agace ou m’admire. Parce qu’il faut le dire : je n’aurais jamais les moyens financiers, je n’aurais pas le temps avant ma retraite et encore, je n’aurais pas les compétences et quand bien même j’arriverais à réunir cela un jour, autour de mes 68 ans, après avoir gagné à la loterie et pris des cours intensifs, mon coccyx mal ressoudé m’interdit de monter à cheval sans douleur en selle mais également permanente pendant plusieurs jours en aval.

Ce qui m’étonne le plus, c’est qu’il me paraît évident aujourd’hui que j’ai renoncé à cela, au cheval à moi, aux promenades solitaires just my riffle, my pony and me, même à monter sans douleur, mais que je ne me rappelle pas comment je suis passé de la conviction enthousiaste que ça arriverait à celle, froide, qu’en fait, non. J’ai abandonné l’illusion que j’entretenais. Sans m’en apercevoir.

Cela m’a conduit à me demander à quoi d’autre j’ai renoncé de cette manière, insidieusement, presque à l’insu de moi-même.

Et je me rends compte que j’ai renoncé au livre, celui que j’avais tout de même dans l’idée que j’écrirais un jour. Que j’ai renoncé à l’instrument de musique, celui dont je voulais apprendre à jouer autrement que je sors quelques notes à la guitare c’est-à-dire en le connaissant, en le comprenant. que j’ai renoncé à l’œuvre, cette expression sans doute artistique à l’idée de laquelle je n’ai jamais donné de forme mais qu’on regarde en sachant « dans ma vie, j’ai fait ça ».

Et que pour ces choses-là, je n’ai pas d’arguments aussi évident que pour le cheval. Pourtant, je le ressens terriblement comme ça, un peu comme si j’avais arrêté de me mentir. Je n’essaierai plus car je sais que je n’y arriverai pas. Ça ne m’empêchera sans doute pas d’écrire, mais pas un livre. Ça ne m’empêchera pas de m’assoir sur une selle, à l’occasion. De gribouiller un peu de dessin, de peinturlurer ici ou là. Mais j’ai arrêter de prétendre.

Et je ne sais pas très bien ce que je dois faire de ça.

1, 2, 3, 4 jeudi

Jeudi citation

@Cel_ina : Qui était responsable de la violence au Moyen Âge s’ils avaient pas les jeux vidéo ni internet ?

#DTC

Jeudi renaissance

Les fils et les aiguilles tricotent en ligne de drôle de conséquence. A moins qu’un tweet ne batte des ailes et qu’à l’instar du papillon qui provoque la tempête, il insuffle des idées folles. Allez savoir exactement comment on en est arrivées là mais Dame Ambre m’a fait la douceur de reprendre le Blog à 1000 mains. L’idée générale reste la même, sa touche personnelle en plus, avec ce premier atelier. Ambre, merci encore de cette initiative, ça m’émeut tout partout que ce blog vive à nouveau.

Ambre 1

Jeudi vieilles choses

J’ai eu un pfffiou nombres de blogs différents. Je suis comme ça, par moments, j’ai besoin de repartir sur une page blanche, un cahier neuf. Mais je n’efface pas avant de recommencer, pas sans y être contrainte. En reprenant les choses à blanc ici, je laissais derrière moi un blog hébergé sous un nom de domaine que je payais. Je vous épargne les détails mais j’ai supprimé ce compte. Non sans rapatrier grossièrement les archives sur un blog gratuit de manière très artisanale… avec une (longue) série de copier/coller (je suis une bidouilleuse en informatique…). Petit à petit, je nettoie tout cela donc pour le moment, tout n’est pas disponible. Ça va venir mais il reste 200 articles tout pile au moment où je tape ces lignes.

En attendant, je relis certains articles. Pas tous, faute de temps. Les archives remontent à février 2012, soit dans une autre vie. J’ai oublié beaucoup de ce que j’ai écrit. Je continue d’aimer la plupart de ces posts. Je me rends compte que je rabâche sur plusieurs sujets. Je lis combien j’ai aimé faire mon métier sans réussir à me rappeler sincèrement pourquoi. Je ne sais plus à quoi font allusion certains cryptoposts. Je ne suis pas sûre de connaître si bien cette personne qui écrivait certains de ces posts. Ça me fait beaucoup réfléchir.

Jeudi chat de hasard

Cheshire cat

Les chants des mondes

 

J’ai eu un gosse. J’ai interrompu mon abonnement au théâtre, je n’ai vu que deux films au cinéma, j’ai arrêté les cours d’occitan. Je rate environ un rendez-vous sur trois avec mon psy, je n’arrive pas à retrouver un terrain d’entente avec mon corps, j’ai au moins 5 kilos de trop, je ne fais plus de sport. Je blogue à peine, n’écris pas ou presque. Je n’allume mon ordinateur que deux fois dans la semaine au mieux. J’ai eu un gosse.

La question, ce n’est pas l’amour que je lui porte, ce n’est pas l’émerveillement, la fierté, la manière dont je fonds pour lui. Ce n’est pas ce que j’éprouve pour lui, ce Tout qui ne ressemble à rien d’autre.

C’est tout ce qu’il n’y a plus. A commencer à par le temps.

Avec Peanuts, les journées commencent à 7 heures au plus tard. 7 heures, ce sont les jours rares, les jours de repos. Souvent, c’est 6 heures. Pas toujours à cause de lui, faut dire, c’est l’heure des jours de travail aussi. Parfois, c’est 4h30, 5h. C’est assez rare, mais ça arrive. Et elles se terminent vers 22 heures, 22 heures 30. Pas ses journées à lui, il s’endort le plus souvent vers 20 heures. Mais les nôtres, rompues par la fatigue. Et depuis plusieurs moi, le plus souvent, elles ne se terminent pas vraiment parce qu’il y a les réveils nocturnes. Ceux qui amputent ses nuits de courts quarts d’heures et posent dans les nôtres ces heures blanches d’éveil.

Les journées sont plus longues et pourtant, elles ne contiennent le temps de rien pour soi. On maintient les essentiels. On mange, se lave, on va aux toilettes. Pas forcément aux moments où on voudrait, mais on y arrive. Mais beaucoup de choses sautent. Beaucoup. Et je commence à me rendre compte à quel pointla liste des essentiels n’est pas limitées aux besoins du corps.

Je suis fatiguée. Fatiguée par manque de sommeil et par manque de repos. Et c’est essentiel de savoir comment on se repose.

Moi, je me repose en m’affalant sur mon canapé, devant la télé. Je me repose en lisant. Je me repose en passant une demi-heure sous une douche très chaude, en cuisinant des recettes simples de pâtisserie que j’ai déjà faites des dizaines de fois, en créant, éventuellement en écrivant.

Mais surtout, surtout, je me repose en étant seule.

Une des formes de repos la plus importante chez moi consiste à passer plusieurs heures, consécutives, seule dans une journée. Seule à décider à quel moment je fais quoi, comment, où et dans quel ordre. A manger tout de suite parce que j’ai faim ou dans deux heures et déjeuner d’une unique boite de thon si c’est ça qui me fait envie, à enfiler des chaussures et prendre mon sac là parce que j’ai soudain eu en tête de sortir, à vider tous les placards de la cuisine si ça me chante. A ne pas attendre qui que ce soit, à ne pas discuter des choses. A faire ma vie, en somme.

Je sais qu’on a tou-te-s besoin de temps pour soi et j’ai souvent du mal à faire comprendre combien il peut me peser de ne pas avoir des occasions d’être dans la rue seulement deux minutes après avoir décidé de sortir et comme un simple « – Des pâtes et un steak, ça t’ira ? – Très bien » peut me faire sentir à l’étroit par moment. Je me rends compte que pour moi, c’est plus dur que pour la plupart des gens.

C’est un peu comme si je devais me forcer en permanence à être connectée au chant du Monde alors que ma musique intérieure ne joue pas sur la même octave. Les notes sont les mêmes mais je dois tout le temps avoir en tête de les jouer deux gammes au-dessus. Et de combler avec des doubles croches quand je vais plus vite. Parce que souvent, j’ai cette sensation d’appréhender un minuscule peu plus vite que les gens autour de moi. Tu sais, comme quand on rit au cinéma. Toute la salle rit ensemble mais il y a ceux qui rient les premiers. L’écart à l’épaisseur d’une plume mais ceux-là ont appréhendé un poil de plume avant les autres ce qui se passe, que c’est drôle et leur corps a provoqué le rire. Mes journées sont pleines de poils de plume.

Mon métier – et le fait que l’Homme n’exerce pas le même – m’apportait jusqu’ici le temps, l’espace, pour chanter dans mon octave et à mon tempo. Le mercredi puisque je ne travaille pas, chaque semaine, mais aussi une partie des vacances scolaires. Depuis la naissance de Peanuts, ce n’est plus le cas.

Et ça me pèse. Ça me pèse de plus en plus. Ça n’en finit pas de peser.

Parce que ce repos manque lourdement. Parce que c’est aussi l’espace qui provoque chez moi la création dont l’écriture, c’est celui des idées folles qui aident à respirer, c’est celui du vocabulaire des minis douceurs, celui qui me permet de donner aux autres. Cet espace, il fait parti des essentiels. Parce que je pourrais dormir des heures durant que ça ne supprimerait pas cette sensation de tête pleine de choses impossibles à trier faute de cet espace pour les laisser vagabonder, se dissoudre pour certaines, se classer d’elles-mêmes pour d’autres, rencontrer les mots qui vont leur donner le corps de l’expression.

Alors voilà. Je pose ça là, ces mots, ce besoin, parce que je me suis beaucoup plainte sur Twitter, ces derniers jours en particulier, sans pouvoir tujours expliquer en 10 caractères. Notamment parce que les vacances de ma zone sont là, qu’on avait décidé que Peanuts irait à la crèche et qu’il a attrapé la varicelle. Il n’a pas le droit de retourner à la crèche avant le lundi de la 2ème semaine de vacances au mieux, mais comme une visite médicale ce même lundi devra déterminer si oui ou non il n’est plus contagieux, il n’ira pas à la crèche ce jour-là non plus. Je renonce donc à cinq des huit journées sans lui que je devais avoir, peut-être qu’il faudra renoncer aux trois qui resteront si cette varicelle traine. Et que vu le boulot que j’ai, ces trois journées là devront y être en bonne partie consacrées.

Je pose ça là pour tenter de mettre des mots sur ce que je perds en perdant ces journées. Que ce n’est pas uniquement la perspective de quelques heures de sieste et de temps pour trier les deux milles dernières photos et élaborer la prochaine séquence pédagogique d’IRD pour mes sixièmes.

Je ne suis pas sûre d’être claire ni de réussir à faire passer la taille de « ce truc », son immensité.

Une dernière chose. Non, on ne peut pas mettre Peanuts à la crèche le mercredi. Pour plein de raisons. Non, je ne peux pas non plus le laisser chez ses grands-parents chaque mercredi. Pour plein de raisons. Et le faire un mercredi sur plusieurs ne suffirait pas. Non, prendre une soirée par semaine où je laisse Peanuts à son père pour aller faire autre chose ailleurs ne me donnerait pas ce temps, cet espace, qui me manque. Parce que c’est un temps, un espace, qui fonctionne par une sorte de liberté totale de mes mouvements et que « ne pas être à la maison » suffit déjà à limiter suffisamment cette liberté pour que ça ne fonctionne pas. Oui, la mécanique de « ce truc » est compliquée. Oui, j’ai réfléchis à la plupart des solutions et la vérité semble être qu’il n’y en a pas. Et si votre idée est de commenter en me disant qu’ « il faut » ou qu’ « il suffit de », je ne tiens pas à lire ce que vous voulez écrire. Pardon pour cette précaution…

degas

Danseuse réajustant son chausson, Edgar Degas, 1887, pastel