Porter Peanuts

Je n’ai jamais dressé de contrat, avec moi-même ni avec personne. Je n’ai pas mis à plat, listé, regroupé mes réflexions. Je n’ai jamais non plus tenté de le résumer en un adjectif ou plus. Je tiens à la souplesse que laisse l’absence de formulations, quelles qu’elles soient. Je n’ai pas besoin d’énoncer quelle mère je veux être. C’est une affaire entre moi et moi, faire coïncider la mère que j’ai envie d’être, celle que j’arrive à être, celle qu’on me laisse être, celle qu’on me pousse à être, celle qu’il a besoin que je sois.

On commence à être nombreuse là-dedans.

Depuis quelques jours, la Fatigue cède un peu de terrain pour perdre sa majuscule et, alors que je sors la tête du guidon, je me rends compte de ces petites choses qui participent du poids lourd d’une journée et pour lesquelles les solutions simples existent, et m’appartiennent. Un exemple ? Ok, la poussette.

On a toujours eu un pied dans le portage et un dans la team parents qui poussent. Le pied, le genou, la jambe et même le bassin côté portage tant que j’arrivais à le gérer quasi seule. Puis on a basculé lentement de l’autre côté, le poids de Peanuts aidant, le manque de goût réel de son père pour le portage aussi. Un Peanuts qui grandit, court, saute, grimpe, escalade, dégringole, mais n’aime pas marcher dans la rue. Alors de plus en plus souvent, on prend la poussette. C’est pratique, elle porte les sacs aussi. Sauf qu’une fois arrivé où on va, elle devient encombrante. Il faut la surveiller, la pousser vide, faire attention de ne pas gêner, tout en étant avec Peanuts. Puis une fois qu’elle est là, elle n’encourage pas vraiment Peanuts à marcher.

C’est un exemple. Il y a les contraintes horaires, les appréhensions, les problèmes techniques, les hésitations…

Hier, j’ai décidé de ressortir le porte-bébé. Ce qui a quelque peu interrogé Peanuts qui du coup, cherchait « bébé ? bébé ? » alors on l’a rebaptisé porte-Peanuts. J’ai préparé des dès de carottes, de pomme de terre, et de rôti, pris du kiri et de la compote, des biscuits au muesli et un peu de pain. J’ai décidé que s’il ne mangeait pas beaucoup, ce n’était pas grave. Que si je me retrouvais à le porter beaucoup aux bras parce qu’il ne voulait pas que je le mette au dos, ce n’était pas grave. Que si ce que j’avais prévu de faire avec lui ne fonctionnait pas, ce n’était pas grave.

On est descendu dans la rue, il a réclamé les bras, a refusé le porte-Peanuts. J’ai pris le temps de lui expliquer de nouveau que je ne pouvais plus le garder longtemps aux bras, que ça me faisait mal dans le dos, je lui ai répété ce que j’avais prévu qu’on fasse ensemble, lui ai laissé le choix entre marcher jusqu’au tramway ou s’installer sur mon dos, je lui ai montré que j’avais réglé les sangles pour le porter haut et promis qu’il verrait par dessus  mon épaule. Tout ça accroupie à sa hauteur dans la rue, comme souvent, je ne remarque même plus le regard des passants. « – Alors, tu veux marcher ? – Non – Je t’installe dans le porte-bébé – Hm. » Il ne dit pas encore « oui », Peanuts, il hoche une fois la tête, et il dit « hm ». C’est pareil.

On a été jusqu’au tram. En poussette, il observe mais ne discute pas. Là, il m’a montré le filet liquide dans le Fleuve-Sans-Eau, les canards, un scooter, le trou dans la rue, un scooter, le bus « tuuuut » et les voitures qui vont vite, un scooter, un chien « oua ! oua ! »et sans doute encore un scooter. Il a crié « tra ! tra ! » quand on s’est approché des voies puis « din’ din' » parce que le tramway a une clochette. Il a sourit aux gens dans le tramway, m’a montré un « bébé ! là ! » porté dans une belle écharpe turquoise et chocolat alors j’ai échangé deux mots avec la mère, m’a dit « hm » quand je lui  ai  expliqué qu’on arrivait au musée, qu’il fallait y rester tranquille, comme à la bibliothèque, qu’on parlait doucement et qu’on marchait sans courir dans un musée. Il m’a regardé pianoter sur le casier de consigne « ciao ciao » le sac et s’est laissé entraîner dans les galeries.

Et ça l’a intéressé. « Boum voiture boum » la compression de César, « pomme ! » les Nanas acidulées de Niki de Saint-Phalle, « oh ! » le bleu Klein, « les yeux » de la Nana assise devant la coiffeuse avec ce geste qu’il fait quand je me maquille, et surtout, « tou’ne tou’ne » la sculpture mécanique de Tinguely avec ses rouages articulés. Je lui ai raconté ce que je savais des œuvres qu’il voulait bien regarder. Il a marché, demandé les bras, encore marché, fait le tour entier du toit terrasse, « dong maman » la cloche de 11h. En redescendant pour sortir, il a redemandé « tou’ne maman » et pointé du doigt alors on est retourné voir Tinguely. Je me suis assise par terre devant la sculpture et il est venu s’installer dans le siège de mes jambes en tailleur, « tou’ne » avec le geste de la chanson du Petit moulin. Deux enfants un peu plus grands sont arrivés et se sont assis avec nous. Du coup, leur mère aussi. Je crois que des touristes japonais nous ont pris en photo. J’ai raconté à Peanuts que moi aussi, j’aimais Tinguely quand j’étais petite, que c’était un de mes préférés. Que ça l’était toujours, à y réfléchir. On a quitté le musée, acheté une carte postale qu’il a choisi sur le portique, fait du charme au vendeur qui lui a donné une image, fait sourire une dame qui nous a regardé remettre en place le porte-Peanuts.

Puis on a fait la queue à la balançoire au Parc, assis l’un sur l’autre, pour 5 minutes seulement très frustrantes finalement, on a joué autour du toboggan, couru, emprunté un porteur « – Mais c’est un garçon, non ? – Si, pourquoi ? – Non mais parce que c’est un jouet de fi… Ah bon ben il est déjà parti avec », escalader des bancs mais pas d’arbre « non maman ! » puis été « là maman ! » et « là ! non là maman, hm ! » Puis « – Tu as faim ? – Hm ! – Viens, on va s’installer dans l’herbe ». J’ai sorti mon pique-nique improvisé et il a mangé de tout, même les carottes. Et il m’a parlé « pleu' » l’enfant qui crie, « pin pon ! » les sirènes, « là, pin pon » pour les différents endroits d’où on les entend, « boum » le petit garçon, « bébé caca », « maman là yeux », il a distribué les parts, m’a confisqué les carottes, me les a rendu, « pic pic là maman ». On est rentré en tramway qu’il a rejoint à pieds. Il a choisi un siège et à chaque arrêt, il signait « encore » de l’index dans la paume. En descendant, dans mon dos, il a vu une boulangerie « pain ! » alors on est allé acheter une baguette dont il m’a mis des miettes dans le cou.

On avait décalé sa sieste, son repas, laissé tomber nos habitudes du mercredi. Pourtant, il a pioncé, j’ai terminé son costume pour la fête de la crèche d’aujourd’hui, puis on a gouté ensemble, on a fait des cookies, on a dessiné et pendant qu’il colorait une page, j’ai fait un portrait du doudou qu’il a reconnu et ça l’a fait rire. Puis il a fait de la trottinette sur le balcon et on a négocié que j’en nettoie les roues pour qu’il puisse en faire dans l’appartement. On a étendu une lessive en attendant « – Papa ? – Il ne va pas tarder, mon cœur – Là ? – Non, il n’est pas encore arrivé – Papa ? »

Les deux ou trois dernières heures de la journée n’ont pas été sympas, elles. Celuiquej’aime est rentré avec un stock de problèmes, une véritable boule de stress au point qu’il s’est senti mal, n’a pas réussi à rester à table avec nous. Peanuts n’en finissait pas de s’exciter et « non ! » ne voulait pas se doucher, « non ! » pas prendre un bain non plus, »non ! » pas enlever ses vêtements, « non ! » pas en remettre ensuite, « non ! » pas se coucher, « ciao ciao papa » congédiait-il son père. Je lui ai raconté une histoire mais on s’est arrêté à 400 génies parce qu’il s’agitait dans le lit. On a allumé les étoiles, fait un câlin. Je lui ai dit que j’avais passé une belle-journée, que je l’aimais très fort, que j’étais fière de lui, que j’étais contente qu’il ait aimé le musée, qu’on y retournerait s’il voulait.

Il y a eu des « non non non », une assiette jeté par terre, des soupirs, des « Stop, Peanuts ! », des cris de contrariétés (non, pas moi), des tweets de contrariétés (non, pas lui), un verre d’eau répandu sur le carrelage de la cuisine, une paire de mains couverte de feutre, un doudou chocolaté, des « si, on va changer la couche » alors qu’il parait en courant devant moi. Il y a aussi eu ses petites mains cramponnées dans mon cou, des tas de sourires, des « bravos », et tout le reste.

Je ne peux pas dire que ce soit facile d’être mère mais en ce moment, ce n’est pas non plus difficile d’être sa mère. En ce moment, c’est dur d’être la compagne de Celuiquej’aime, ce n’est pas toujours commode d’être la profdoc qui occupe mon poste, c’est pesant d’être cette nana qui éponge les émotions des autres et les faits siennes, c’est encombrant d’être cette personne qui fabrique son stress personnel autour de trois fois rien.

Mais qu’est-ce que c’est chouette d’être la mère de cet enfant là.

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Kamoulox

La fatigue, paire de bottes de plomb. Voilà que ces vendredi après-midi que je devais occuper à conquérir le monde, bloguer, lire et dessiner, sont consacrés à capturer quelques moments de sommeil – trop peu pour être reposée – et à regarder le temps passer trop vite, derrière les pages d’un bouquin. J’ai été nager plusieurs fois, je n’en ai pas eu la motivation aujourd’hui. C’est l’arrivée du froid, comme tous les ans, même si on le devine plus qu’on le ressent, ça me paralyse… Le travail et les nuits trop courtes ont raison de ce bel état de dynamique dans lequel j’arrivais à me maintenir. Je garde du bon, j’y arrive, mais vivre n’est plus aussi facile. Je savais que ça ne durerait pas, je le dis sans tristesse.

J’ai crains un moment que les nuits renouent avec celles de l’an dernier. Il y en a eu quelques unes, puis ça s’est calmées. Elles ne sont pas toutes parfaites mais il devient plus rare d’être réveillés par l’Enfant Cahouette que l’être. Il continue d’être matinal pour le premier biberon, se rendormant très vite ensuite et me laissant, maman Hibou, trop réveillée pour imaginer prolonger ma nuit. On s’habitue, faut croire, à ce coucher plutôt tôt.

Ça reste insuffisant.

Mes journées de boulot, mes semaines, sont riches riches riches. J’adore ça tout en m’en inquiétant un peu. Dans cet emploi du temps tel que je me l’impose, je n’ai pas de fenêtre pour souffler. Pourtant, il va bien falloir que je case quelque part ma gastro annuelle, ainsi que ma bronchite et ma laryngite et les 2 jours de séjour en Aphonie qui l’accompagne. Il faut que j’arrête de blinder mes journées d’heure de séances pédagogiques tout en gérant 50 élèves par récréation, j’en demande trop au simple être humain que je suis.

Celuiquej’aime veut qu’on laisse l’Enfant, qu’on le confie le week-end. Une part de moi sait qu’il a raison, qu’on peut le faire, que ce n’est pas mauvais. Elle crie bien moins fort que la Louve à qui on parle de laisser son petit. Je ne m’explique pas bien de pouvoir le confier à sa crèche sans difficulté y compris à des moments où je pourrais le garder et de bloquer à l’idée de le laisser ailleurs quand je n’y suis pas contrainte. Pourquoi j’arrive à faire confiance à ce groupe d’inconnus qu’est le personnel de la crèche et pas à nos parents ? Sans doute en partie parce que je n’ai jamais vu vraiment faire le personnel de la crèche alors que je suis la fille de mes parents, la belle-fille des autres, parce que j’ai été mère dans la pièce où ils sont grands-parents. Aussi parce que la crèche est un espace totalement sécurisé et qu’on passe beaucoup de temps à fermer les portes, retourner les queues de casseroles, interdire l’accès aux escaliers, éloigner le chat qui souffle, autre (pas besoin de préciser) dès qu’on est ailleurs. Mais encore, est-ce ce qui m’inquiète le plus ? Oui. Non. Je ne sais pas. Je n’aime pas ce qu’on lui dit, comment on lui présente les choses. Je me hérisse quand on parle de caprices, je m’étouffe quand on houspille ses pleurs, je m’étrangle à multiples reprises. Je suis là, je relève, je compense, j’explique, je réplique. Mais tout seul…

Je sais que je ne peux pas le protéger tout le temps, que je ne serai pas toujours là, qu’il entendra bien pire que de nos familles par tant d’autres personnes.

Tiens, l’autre jour, au jardin, une petite a essayé de le pousser de la balançoire, la nounou (la nounou !) l’a saisie et lui a asséné deux grandes tapes sur les fesses. Peanuts en a pleuré alors qu’il n’a pas été touché. Peut-être ce geste réalisé tout proche, peut-être le contre-coup de la frayeur d’avoir manqué tomber, peut-être de me sentir me glacer devant cela. Peut-être un peu de tout ça et d’autres choses.

Alors oui, nos familles sont loin d’être les pires personnes à qui le confier. Mais…

…mais j’ai entendu lui dire « Oh, tu n’es pas beau quand tu pleures comme ça » ou « ce n’est pas gentil de ne pas faire [ce que l’adulte voulait] ».

…mais j’ai vu lui donner à manger parce qu’il pleurait ou parce qu’il s’agitait ou parce qu’il demandait de l’attention. Bref, pas parce qu’il avait faim et alors qu’il ne demandait pas à manger.

…mais j’ai vu les adultes attendre de lui qu’il soit disponible, câlin, joueur quand ils décrétaient que c’était le moment de l’être, qu’il dorme sur commande quitte à le laisser pleurer dans son lit.

…mais je ne vais pas vous dresser une liste de ce qui ne colle pas du tout avec mes manières de concevoir les choses avec lui. Nos manières. Parfois elles ne sont pas les mêmes. Peut-être que les exemples que j’écris vous paraissent détails, choses sans importance. Elles ne le sont pas pour moi.

Plus on avance, plus, Maman Louve, j’écoute mon petit. Plus on avance et plus lui faire confiance s’avère être la meilleure solution dans la majorité des cas. Lui laisser le temps de terminer, attendre qu’il accepte que c’est le moment pour faire, lui expliquer même ce qu’il ne semble pas pouvoir comprendre, lui parler encore et encore, lui demander d’expliquer, de montrer, lui proposer de choisir. Bien sûr, je vais à l’encontre de ce qu’il veut, régulièrement, parce qu’il est questions de sécurité, d’hygiène, de moment, parce qu’il y a des choses que je refuse par principe, parce que je n’ai pas forcément envie pour moi, pour mon corps (il aime beaucoup me donner à manger en ce moment). Mais le considérer comme une personne est à la base de tellement.

Je m’éloigne de… Du propos ? Y en a-t-il un ? Je ne sais pas où va ce post. J’ai envie de vous dire que je suis fatiguée parce que c’est tellement vrai. Que j’aime mon fils tellement que ça bouffe tout par moment, et que je ne m’en défends pas. Que je perds le fil, souvent. Que ce n’est pas si grave. Que j’ai des tas de peurs pour lui, tout le temps. Que j’ai envie qu’il croque le monde. Que je dois prendre sur moi pour le laisser faire et suis tellement heureuse pour lui quand il y arrive. Que je ne suis pas toujours d’accord avec son père. Que son besoin de se reposer de la parentalité me vexe parfois. Que mes gratins de légumes sont meilleurs de semaine en semaine. Que Peanuts est épatant, depuis pas loin de 22 mois maintenant. Qu’il y a des choses pour moi dont je refuse de m’occuper, parce que je n’arrive pas à en parler. Que j’irais bien dans un salon du livre ce week-end. Que j’ai séché la piscine sous l’excuse foireuse qu’il y a des traces rouges dans ma culotte. Que je ne comprends pas pourquoi la trilogie de Joe Dashner s’appelle le Labyrinthe puisque seulement un tome sur trois se passe dans un labyrinthe. Que, Dédale m’excuse, je place mal une fois sur deux le y dans le mot « labirynthe ». Qu’il fait doux pour un automne et que si je n’aime pas la préparation froid, j’adore les lumières.

Puis pour cette fois, ça ira.