Avec panache

Il est parti ce matin, campé fièrement sur le porte bagage du vélo de son père. J’avais proposé un peu plus tôt de lui mettre son t-shirt avec une cravate dessinée. « – Pour l’occasion, ça te dit ? – Oui ! »

Aujourd’hui, il termine : dernier jour de crèche de toute sa vie entière. Quand on a 955 jours de sa vie toute entière et commencé la crèche il y a 810 jours, et bien, ça donne une date qui compte un peu.

Et quand on accompagne un enfant, on est très souvent conscient des premières fois mais beaucoup de dernières se font dans notre dos. J’ai une photo, par exemple, sur laquelle Peanuts dort étalé dans notre lit. C’est la dernière sur laquelle on voit sa couche. Je n’en avais pas la moindre idée en la prenant. Je m’en suis rendu compte après coup, en les classant. Les dernières fois, souvent, on les reconnaît désynchronisées.

Hier, j’ai terminé des petits présents pour les auxiliaires et l’équipe de direction. De petites choses préparées avec Peanuts, et des merci ! notés au feutre pour accompagner ceux qui sont prononcés. (Avoir un enfant, c’est aussi avoir un prétexte pour des bidouillages et demander à google comment fabriquer des paniers à partir d’assiettes en carton, sachez-le, on ne cesse d’apprendre à pas seulement à changer un slip à un enfant sans l’empêcher de lire son livre). Il y a quelque chose d’étrange à dire adieux à ces personnes qui ont tout de même aussi un peu élevé votre fils. Se dire que lui ne se souviendra pas d’elles, qu’on ne les verra plus chaque soir de la semaine… Je n’aime pas trop les fins. Mais celle-là est le début de la suite, alors ça va.

Dernier jour de crèche et premiers jours de pourquoi ? Depuis mercredi, il nous en gratifie à la chaîne. Je m’amuse assez de l’exercice. J’aime les limites dans lesquelles il me pousse et la curiosité qu’il fait naître en moi. Tiens, oui, c’est vrai ça, pourquoi ? Je m’en lasserai sûrement mais je doute en finir de préféré ce « pourquoi ? » à son « non ! »

Il grandit et ce verbe là n’est jamais suffisant. Ce qui ne laisse aucun doute, c’est qu’il reste toujours aussi épatant.

Notes de bas de page :

  • Internet est magique et on y trouve un site qui te donne ton âge en nombre de jours, semaines, mois, année avec deux chiffres après la virgule, et même le nombre de 29 février que tu as vécu. Osez dire que ça ne vous rend pas curieux ! C’est ici.
  • Et maintenant, toi aussi tu sais fabriquer un panier avec une assiette en carton vachement facilement

 

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1, 2, 3, 4 jeudi (16) spécial Pennac (plus une photo et un tantinet de Brassens)

Jeudi citation

C’est Verdun, avec ses six mois d’existence et de colère, Verdun et ses petits points serrés face au monde. […]

– Pourquoi cette robe ? Verdun se marie, elle aussi ? […]

– Mais non, Benjamin, tu le sais bien, voyons, c’est le jour de son baptême aussi.

Ah ! Pardon, j’avais oublié ce détail. Pour se marier religieusement, Clara a dû se faire baptiser et a décidé d’entraîner Verdun dans la course aux auréoles. En apprenant ça, les mirettes du Petit se sont arrondies de convoitise derrières ses lunettes rouges ; il a supplié :

– Moi aussi, je veux me faire pactiser…

Là, tout de même, je me suis montré intraitable :

– Tu pactiseras quand tu auras l’âge de raison Petit, comme Verdun !

Car j’en suis convaincu, Verdun, dans sa fureur première, est née avec l’âge de toutes les raisons. Et si j’ai donné mon accord, c’est qu’il me paraît peu probable qu’on arrive à la baptiser sans le sien. Elle bout de rage, Verdun, elle va faire évaporer le bénitier ! »

PENNAC, Daniel. La petite marchande de prose. Gallimard, « Folio », 1989. 402 p. (p. 58)

Jeudi citation bis

– Je ne voudrais pas te raconter mes campagnes, mais en 44, avant Monte Cassino, les Anglais m’envoyaient souvent derrière les lignes allemandes, du côté de Medjez-el-Bab, dans les montagnes tunisiennes. J’étais déjà noir à l’époque, je me fondais dans la nuit, j’avais du plastic plein ma musette, et j’éprouvais la même chose que toi aujourd’hui : un déplaisant sentiment de clandestinité.

– Tu avais au moins l’honneur pour toi, Loussa…

– Je ne vois pas ce qu’il y a d’honorable à chier dans son froc en écoutant les buissons parler allemande… Et puis, je vais te dire une bonne chose : l' »honneur » est une question de perspective historique. 

(idem p. 159)

Jeudi une photo

« …contre un coin d’parapluie, je n’perdais pas au change, pardi » (Brassens)

Jeudi 100 mots de la page 100

…bec en attendant : ai-je du talent, madame, ai-je du génie ?

– Un beau brin de plume, en tout cas, mon cher Joinville, je suis obligée de le reconnaître ; suivez mes conseils et vous volerez plus haut que certains… Ah ! vous voilà, Malaussène ?

La Reine Zabo congédie le jeune écrivain, le renvoie avec son manuscrit pour six mois de travail, et m’introduit dans son bureau – ou faut il dire son filet ?

– Asseyez-vous, mon garçon… Le petit Joinville, là, vous avez déjà lu quelque chose de lui ? Qu’est-ce que vous en pensez ?

– Si je m’y connaissais en parfum, je reconnaîtrais peut-être son after-shave.

(idem p. 100)

Reconquérir la légèreté

18 juillet, 18h30. Je fais rouler mes épaules, détends mon dos et pose mon stylo.

Voilà, une séquence terminée. La première de l’année prochaine avec mes 6e. Les cours, exercices, activités et interro sont prêts. J’ai fait apparaître les compétences travaillées et évaluées, gommé les notes (même s’il y en aura, les membres du Conseil Pédagogique se sont majoritairement opposés à leur disparition, bullshit), prévu plus de « par eux-mêmes » et limité encore le « magistral », vais tenter les îlots.

Depuis deux semaines, je déroule mes journées autour de quelques heures de travail. Pas que cela, pas trop de cela, enfin pas à mon goût. Je prépare l’année à venir dans une tranquillité teintée d’apaisement et me rends compte, au fil des jours, à quel point celle que je laisse derrière moi a été… riche, dense, copieuse, foisonnante. Non, ça, j’en étais consciente. Plutôt… lourde, compacte, chargée. Excessive. Aussi.

Je n’ai jamais eu aussi peu d’heures de service que cette année.

Je n’ai jamais aussi peu travaillé depuis chez moi que cette année.

Pourtant.

Je n’ai jamais mené autant d’heures de séances pédagogiques que cette année, porté autant de projets, eu autant de partenaires différents.

Je n’ai jamais été autant à jour dans ma gestion documentaire que cette année.

Je n’ai jamais autant bouleversé l’espace du CDI et sa signalétique que cette année.

Voilà. Mon équation 2016-2017, faite de jamais, de peu et d’autant.

Cette année, ma dixième dans l’Education Nationale, a été très formatrice. J’ai appris à gagner en efficacité et à optimiser les heures que je passe sur mon lieu de travail. J’ai appris à utiliser des mémoires papier, des astuces et des petits trucs pour lâcher ma journée de taf une fois la porte de la crèche passée, pour réinvestir vite et bien mes problématiques pros une fois celle du collège franchie (ou l’Enfant endormi pour sa sieste le mercredi).

Cette année a été dynamique, valorisante, énergique, entraînante, essentiellement positive, essentielle et positive.

Mais je n’en veux pas d’une deuxième comme celle-là.

Parce que je n’ai jamais aussi peu vécu le CDI que cette année. Que je n’ai jamais aussi peu discuté de choses futiles et d’autres avec aussi peu d’élèves. Que je n’ai jamais aussi peu ri, bidouillé, eu bête envie, divagué, que cette année. Que je l’ai animé sans y mettre vraiment d’âme. Parce que j’ai su préservé la bienveillance, du moins la plupart du temps, mais trop souvent pas la légèreté.

Parce que ce n’est pas un rythme que je peux tenir à long terme, aussi. Que je sais qu’il faut ralentir avant de tomber. Que je n’ai fait qu’escalader et que si je ne romps pas, je cherrai.

Alors oui, je consacre une partie de mon été, de mes vacances, de journées sans Peanuts ô combien précieuses à ma progression, mes séquences, ce projet lecture dont je vous parlerai peut-être, à jeter dans mon Carnet les lignes du projet de CDI de l’année prochaine, celles d’une idée de séance en liaison Ecole-Collège. Je le fais pour libérer du temps dans mes journées au collège, celui de fabriquer une guirlande d’origami par mois comme je l’ai promis à F et C, de couvrir les livres avec mes petites aides plutôt que de les laisser faire seul-e-s et qu’iels me confient si A et (autre)F sont restés ensemble cet été, pour accepter le défi de répondre juste à toute une carte de Trivial Pursuit (j’échoue, iels apprennent que je suis faillible, nos rapports en sont bonifiées), et peut-être aussi pour respirer.

Je le fais maintenant pour réapprendre à travailler sans échéances fatales, pour goûter avec ce plaisir de divaguer un peu, prendre le temps de tweeter, de poueter, de choisir une émission de radio ou un album comme fond sonore.

Tout cela, saurez-vous, me réussit plutôt bien. Et bon sang, les années passent et j’aime toujours autant, plus, ce que je fais.

Les gens sont sympas

Les gens sont sympas.

Je vis dans une grande ville avec un petit bonhomme bourré de l’énergie, l’égocentrisme, le volume sonore et la défaut d’habilité propre à son âge. Un petit gars qui refuse de donner la main dans la rue, fonce droit devant lui sans prendre en compte les orteils des passants, s’exclame à tue-tête quand il est content, demande « C’est quoi ça ? »  sans discrétion aucune quand une personne passe dans son fauteuil roulant (le « quoi » désignant, nous sommes d’accord, le fauteuil, hein), commence à discuter avec quelqu’un et s’en va au milieu de l’échange parce que lui en a fait le tour, fait une moue boudeuse quand on lui parle et qu’il ne veut pas répondre.

Et moi, je suis là en satellite. Je réponds que c’est un fauteuil roulant qui aide la personne à se déplacer, je « tourne à gauche, là. Là ! Oh, ben tu as raté le virage. On va traverser là. Stop, tu m’attends. C’est vert, on y va. Tranquille » tout le long du trajet, je « chhhh » en riant un peu, je l’excuse, le rattrape, lui demande un au revoir « avec la main, si tu préfères », et souvent aussi, je laisse passer. J’essaie de concilier les règles de politesse et le respect que je tiens à avoir, à ce qu’on lui montre, sur ses envies et non envies (après tout, on n’a pas forcément envie de discuter avec des inconnus dans la queue à la caisse, pourquoi je le lui imposerais ?)

Et tout de même, il faut bien le dire, les gens sont sympas.

Celui qui sourit en le voyant courir et me lance « Ah, la joie de vivre ! » alors que j’accélère derrière lui. Cet autre, sourd, qui a ramassé le chapeau tombé, l’a remis sur la tête de mon enfant porté au dos, me demandant si ça allait, tout cela avec des gestes et des mimiques de nos deux côtés. Celle qui laisse une place dans le tramway. Celui qui taquine gentiment. Celle qui donne toute l’importance du monde à « l’est parti le pigeon » tonné comme s’il annonçait la fin des temps. Celleux qui s’écartent, laissent passer, le sourire aux lèvres.

Je ne tiens pas de compte mais il me semble bien qu’iels sont bien plus nombreux que les autres. Vous savez, les gros yeux, les soupirs agacés, les remarques, les injonctions. Qu’on récolte, Peanuts et moi, beaucoup de positif et de bienveillance. En tout cas, iels me réconcilient un peu avec ma ville. Celle qu’elle est par ses habitants. Et le fait qu’elle soit très ville, ce qui chagrine la petite fille ayant grandi dans un village devenue maman superposant un peu ses souvenirs heureux à ce qu’elle aimerait pour son petit. Et ça fait du bien, tout ça.

Celui qui le laisse saisir une clé à pipe et bidouiller dans le moteur…

12 juillet Aujourd’hui prouve que le sol remue

Il est calé dans mon dos, lémurien agrippé, kangourou inversé, et je chatouille son ventre. Il éclate de rire plusieurs fois puis me lance un « ayyète, maman » qui ne tient plus du jeu. Je sens son front posé entre mes omoplates, l’alourdissement qui pointe, la langueur qui s’installe. « Essaie de ne pas t’endormir mon cœur, on est presque arrivé ». Je chipe le doux chiffon mais il l’attire fermement à lui, là, entre son ventre et ma colonne, cet espace rien qu’à lui. Malgré moi, la marche le berce et bientôt, je sais qu’il est « parti ». Il commence à se faire bien lourd et pourtant, je ne me lasse toujours pas. Il faudra que j’en termine mais qu’est-ce que je continue aimer le porter, le sol remuant de concert sous nos pieds.

9 juillet Aujourd’hui une liste

Choses qui font une fête d’anniversaire

Un gâteau

Des bougies, autant que d’ans ou moins

Chanter un peu faux Joyeux anniversaire en calant un prénom à la troisième phrase même si celui-ci compte moins ou plus que les deux syllabes prévues par le rythme initial

Des cadeaux emballés avec du papier coloré et des boucles de rubans

Un moment de partage

Une personne qui se sent importante dans la vie des autres présentes

Des « joyeux anniversaire » scandés ou susurrés 

Ça n’a pourtant pas l’air si sorcier écrit comme ça…

7 juillet Aujourd’hui matière vive

Elle est arrivé alors que le repas était entamé. Je l’ai accueilli d’un signe de loin, coincée à une grande tablée. Quand je me lève pour me servir, on échange une paire de bises. Je repars chercher des verres, j’en prends un pour elle. Il y a un truc qui cloche, je le sens. Je veux lui offrir la possibilité de discuter sans arriver avec de gros sabots. Elle me devance et c’est les mains pleines de gobelets de cantine qu’elle me trouve. « J’ai eu mon écho T3 aujourd’hui… » Elle ne finit pas, les larmes sont entre ses paupières et ses joues. « Ça va, hein, mais… » Je l’ai déjà entraînée à l’écart, tiré une porte. Elle répète plusieurs fois que « ça va », davantage pour elle que pour moi. Elle m’explique. Il n’y a rien de grave, rien même d’inquiétant. Disons qu’il y a du qui pourrait devenir inquiétant si. Elle m’explique. Ça l’aide, elle met à distance. Je pose quelques questions. Je compatis. On insulte le diabète gestationnel (sa mère), les médecins contradictoires et le suivi qui infantilise les mères alors qu’elles ont besoin plus que jamais de se construire comme parent. Elle finit par sourire et sécher ses larmes. Elle s’excuse plusieurs et je la houspille un peu pour qu’elle s’arrête. Elle se sent mieux. On retourne fêter la fin d’année, son ventre rond sous ses mains caressantes.

6 juillet : aujourd’hui c’est bien une vache

Le Chef nous a réuni histoire de. De dire qu’on ne nous paie pas à rester chez nous. On a fait des trucs, des trucs utiles, qu’on aurait pu faire à d’autres moments, des tas d’autres moments. Moi je trouve ça normale, de nous demander de travailler alors qu’on nous paie pour ça. D’autres trouvent ça exagéré, de nous tirer jusqu’au bout (alors qu’en lycée ils ont fini depuis longtemps !)

Il a demandé « Ça a été ? ». J’ai acquiescé. Il a précisé « Avec les collègues ». J’ai confirmé. « Bon », il a ponctué. J’aime bien comme il dit les choses, et si c’est une vache, il dit que c’est une vache.

5 juillet : aujourd’hui moment où la nuit tombe

Je suis une bille de soleil et de lumière. J’ai grandi dans ces rayons, un des coins de France qui en bénéficie le plus. S’ils viennent à manquer, très vite, je me sens mal. Physiquement, même. Mais voilà que ces temps à nombreuses heures de jours me joue de tours. Min sommeil fait des siennes et s’alignent de trop sur la luminosité. Et voilà que j’en viens à m’impatienter que la nuit tombe, que je puisse envisager de dormir. J’ai besoin de vacances.

4 juillet : aujourd’hui permission accordée

Je suis arrivée, me suis glissée à travers la cours vide et silencieuse et j’ai rejoins mon antre. J’aime ces heures solitaires de fin d’année, quand il y a quelque chose de ouaté dans le ventre du CDI. J’ai dressé une liste to do, même pas dans mon Carnet mais sur une feuille volante comme je l’ai longtemps fait. Il s’agissait de terminer de classer, ranger, nettoyer, signalétiser. Les tiroirs, les espaces, les ordinateurs. J’ai noirci mes tâches, interrompue longuement pas la problématique internetionale d’une collègue. Puis j(ai bouclé. Pour la première fois en 10 ans de métier, je n’ai pas tiré jusqu’au dernier instant du dernier jour, laissant des items listés blancs, et je me suis autorisée à rentrer tôt.