Suspensions

…qu’il s’est toujours appartenu à lui-même et jamais à nous mais l’impression que plus ça va plus c’est vrai alors que ça l’est depuis toujours…

…savoir exactement comment je vais. Je me sens plutôt bien mais la Petite Voix traîne dans les parages en chuchotant qu’il ne devrait pas en être ainsi, parce qu’en toute objectivité, je cumule pas mal de lassitude et de fatigue, puis il y a cet automne de plus en plus hivernal et toutes ces petites choses plus ou moins un peu grandes en fait. Alors la Petite Voix chuchote que c’est le médicament-qui-fait-peur qui dit que je vais bien. Allez savoir de combien c’est vrai et…

…continuer doucement de perdre du poids sans avoir l’impression de lutter, en tout cas la majorité du temps. Habituée à yoyoter, je rencontre là quelque chose de nouveau. Je ne peux pas m’empêcher de m’inquiéter un peu parce que je ne sais pas comment j’ai fait et…

…chaque matin et soir, de plus en plus naturellement, avec cette grande bécane à deux roues et…

…couleurs hallucinantes de levé de soleil entre la mer et le front de nuages. J’en ai presque perdu l’équilibre alors je…

…n’ai pas raté un seul goûter fait maison les jours d’école et en tire une forme de satisfaction assez agréable. Et l’idée pas si saugrenue de prendre des actions chez mon fournisseur de chocolat à dessert…

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Ne le répétez pas

Ne le répétez surtout pas à ces hordes de touristes qui s’entassent serviettes contre serviettes sur nos plages de juin à septembre et s’extasient devant cette mer de carte postale « Ah qu’elle est belle, ah qu’elle est bleue, la mer d’azur dans sa baie séraphine ». Non, ne leur dites surtout pas mais elle n’est, cette mer bleu plat à peine grêlée de mousse, rien bonne qu’à la toile de fond de leurs selfies à peau rougie. La mer que j’aime et ne peux quitter c’est celle des saisons qui la teignent d’encre, de charbon, de nuit, de fucus, qui lui donnent des reliefs à la lumière rasante d’un soleil bas sur sa ligne de fuite, qui laissent entendre que se trame en son fond de sombres aventures, de tragiques existences. C’est là qu’elle est Belle, à l’automne, à l’hiver, dans son mariage avec un ciel démonté aux camaïeux improbables de gris à rose sans passé qu’infimement par le bleu. La mariée était en obscur, son voile était d’écume en rouleau sur les plages, quittant pour y revenir sans cesse sa couche même pas nuptiale, princesse aux petits galets ronds dont le choc rythmé chantent une complainte mélancolique adressées aux goélands, aux pécheurs et aux poètes. Ne leur répétez rien. Et venez écouter. Venez contempler.

Entrer dans l’hiver

Ça s’est passé brutalement, comme cela se fait ces dernières années. On entend l’automne s’installer chez les autres et ici, pas une feuille ne craque sous les pieds. Les bourrasques décrochaient des branches de la verdure à peine dorée, le ciel ne dérogeait pas à son bleu, la mer appelait toujours à la baignade même si celle-ci supposait un peu d’oubli de soi-même. Puis une nuit, le ciel a crevé et tonitrué l’entrée en scène de la saison. Depuis, ce ciel pleut plusieurs fois par jour, parfois à gros sanglots, souvent en plaintes silencieuses. Le changement d’heure fait débarquer l’idée de nuit au milieu même de nos après-midi. Les mains demandent après une tasse chaude pour se lover à son tour comme on caressait nos doudous.

Et tout en même temps qu’on entrait dans un automne aux accents déjà hivernal, il a fallu sortir des vacances scolaires. Ouvertes par une journée de lente défaillance, le corps qui lâche contre les virus conjugués d’une laryngite et d’une gastro, j’ai profité de ces deux semaines sans en même temps vraiment les voir passer. Si je suis sincère avec moi-même j’avoue que m’a manqué terriblement une paire de jour seule comme j’ai toujours aimé entamé ces congés d’entre périodes, malgré la semaine rien qu’en couple. Elle a fait du bien. Elle repose les bases, les repause aussi.

Je goutte toujours à cette chance que j’ai de retrouver mon travail avec plaisir. Tout n’y est pas simple pourtant, je pars en guerre contre, pour. J’essaie de nier que ça y est, c’est là, les semaines de l’année que j’aime le moins et nous conduisent sans retour possible au début décembre et ces journées si dures au collège. Celles où s’articulent avec force grincements et douleurs la fatigue de chacun, les maladies petites mais récurrentes, l’excitation sans cesse prospérante des élèves, l’énergie sans cesse déclinante de l’équipe, l’agacement si facile, l’exaspération si attirante. Je reprends, tout de même, avec entrain le chemin de l’école.

Hier, après les cours, élèves partis, locaux quasi vide, j’allais vers les bureaux dans l’attente d’une réunion. Seule dans ces couloirs devenus si familier je me demandais si c’était l’ancienneté ou un sentiment curieux de légitimité qui me donnait ainsi la sensation d’être à ma place. Plus cela va, plus j’accepte de croire que je fais bien mon travail sans que vienne me heurter cette sensation d’imposture.

Et je continue d’aimer cela, ce que je fais.

J’ai eu, aujourd’hui, ce qui me manquait tant ces derniers jours : des heures à moi à faire ce que je voulais, sans réfléchir ni planifier. L’enfant cahouette est ailleurs en famille, facilité pratique à nos contraintes hors parentales de ces 15 dernières heures. J’ai passée une bonne partie de ces temps sans l’avoir prémédité à choisir des cadeaux de Noël. Le hasard d’un livre vu en rayon entraînant une idée puis une autre qui appelle une envie qui suppose une recherche qui devient une liste puis un panier puis… Il ne m’en manque plus que deux et demi, voilà qui me surprend moi-même.

Je transpose, un peu, de ne pas savoir toujours comment m’occuper de moi en attentions pour les autres. Et en faisant cela, je me fais du bien. Gagnant partout, même mon banquier.

Je me suis occupée, un peu, de chouchouter ce blog. Il reste mon nid, ma tanière, même si j’y manque. Il faut que je vole son temps, et je suis mauvaise fraudeuse. Et il y a ce blocage, le truc du forgeron. C’est en forgeant qu’il devient. Moi c’est en n’écrivant peu que je n’écris presque plus. Je ne sais plus n’y jeter que quelques mots, comme ça, en passant. Je n’ose pas, même, quelque part. Tout cela, je sais qu’on en guéri, je suppose même savoir comment. En commençant par savoir que grandit un enfant, peut-être bien.

Puis j’ai toujours écrit davantage en allant mal et voilà donc que je continue de me sentir bien. Je suis ainsi, écriveuse à l’affect, et cela fera donc mon affaire. En attendant, je vais me faire un thé.

 

Bruissements d’automne en altitude, quelques semaines il y a.

Quand pèse le régime

Depuis ma grossesse, mon poids, ma ligne, ma tête et moi, on cohabite en compromis. Mon poids reste stable, ma ligne n’est pas trop examinée dans la glace, ma tête ne se prend pas sur ce que je mange, et moi je me satisfais de la situation et apprécie de ne plus naviguer entre deux tailles de pantalon même si j’aurais préféré me stabiliser sur la plus petite des deux.

Enfin, ça, c’était valable jusqu’à il y a quelques mois.

Pour une fois, ça n’est pas passé par l’image. Je ne me suis pas vue et trouvée grosse ou pas belle ou pas moi. Il faut dire que dans l’ensemble, je me trouve « pas mal pour le temps, l’énergie et l’argent que je peux consacrer à mon apparence », que j’ai surtout l’air d’une mère de jeune enfant et que c’est quelque chose qui me convient. Que j’ai accepté que mon corps a vécu une grossesse et qu’il y a un après.

Non, cette fois, c’est passé par la sensation, celle d’être ramollie, molasse, flasque. Ce n’était pas seulement ma peau, mon gras, mes bourrelets. C’était un état général, un quelque chose dans le corps qui jaillissait dans beaucoup d’autres domaines et sur mon état d’esprit.

J’ai commencé à me reprendre un peu, à aller travailler à vélo, à me secouer… et à me soucier un peu de mon poids. C’est allé et venu, je me pesais, j’oubliais, je prenais des résolutions et les annihilées une heure plus tard pour lécher l’appareil à muffins avec Peanuts. Les vacances arrivant, j’ai décidé que mon poids restait stable depuis plus de deux ans donc que j’allais déprogrammer cette préoccupation.

L’urgence, c’était de retrouver de l’énergie, de la tonicité, sortir du mou. Et ça a marché. Mais en rentrant de vacances, ma balance m’a rappelé que ben quand je mange n’importe quoi n’importe quand sans me soucier de mon appétit, de ma satiété et en me limitant à « Mmmh, c’est bon, j’en veux encore », il y a des conséquences.

J’ai donc décidé de me faire plus attentive. J’ai commencé (enfin, il était temps) à m’apporter à manger au boulot plutôt que d’aller à la cantine. Pas que la cantine soit mauvaise, au contraire, et c’est bien le problème, mais parce que je termine mon plateau. J’ai progressé : je ne vide pas toujours mon assiette. Mais je mange mon entrée, mon dessert, le fromage. Je ne laisse pas parce que je suis gourmande, puis parce que je suis le mouvement, parce qu’on discute et que je n’écoute pas mon ventre, parce que.

J’ai aussi limité un peu mes quantités le soir, varié mes assiettes, j’ai arrêté de terminer les goûters de Peanuts quand je n’en avais pas réellement envie.

Avec la reprise du vélotaf et ce peu d’attention portée à mon alimentation, j’ai vu mon poids baisser. Sur la balance et dans la glace. J’ai reçu des compliments. Ça descendait bien et ça descendait vite.

Puis sans m’en rendre compte, je me suis interdit certains desserts, de goûter mes propres pâtisseries, le fromage le soir si j’en avais mangé à midi, j’ai commencé à m’inquiéter du menu d’un repas d’anniversaire, de la taille des parts de gâteaux.

C’est insidieux, vous savez. Vous vous demandez en toute bienveillance « Ai-je vraiment envie de manger cela ? » puis vous glissez vers « Ai-je vraiment besoin de manger ceci qui est gras ? cela qui est sucré ? » Vous vous demandez « Est-ce que j’ai atteint ma satiété ? » puis vous vous répondez « J’ai bien assez mangé » en regardant ce qu’il manque dans l’assiette et sans passer par l’interrogation des sensations.

Et ça marche. Les chiffres sur la balance descendent, les vêtements ne serrent plus à la taille ou aux hanches. Sauf que je me suis mise au régime. Sans même le décider.

Par « être au régime », j’entends s’autoriser et s’interdire certains types d’aliments, triés selon l’impact qu’ils pourraient avoir sur une prise ou une perte de poids, se restreindre dans les quantités, les horaires, selon des critères extérieurs à ses propres sensations de faim, envie, appétit et satiété.

Ce qu’il y a, avec les régimes, c’est que c’est forcément très présent. Parce qu’on mange plusieurs repas par jour, souvent trois, parce que les occasions de manger, grignoter, goûter un truc sont nombreuses. Parce qu’on passe notre temps à avoir l’occasion d’avaler des choses. Les régimes, c’est toujours frustrant, au moins un peu, et ça grignote la bienveillance. Envers soi-même quand on ne suit pas les règles qu’on s’est fixées. Envers les autres parce qu’ils ont proposé une soirée pizzas, viles tentateurs ! Envers son corps qui ne maigrit pas assez, pas assez vite, pas de là où on voudrait (coucou la taille de soutif en moins quand on veut s’attaquer à sa culotte de cheval).

Puis quelqu’un sort « Tu as maigri toi, ça te va bien » ou une phrase de ce genre qui se veut gentille. Parce que c’est ce à quoi on nous apprend à aspirer : à maigrir. Peut-être même plus qu’à être mince quand on y réfléchit (combien de personnes autour de vous n’aimeraient pas perdre au moins 2 ou 3 kilos ? et parmi ces personnes, combien de femme ? Mais celleux qui n’entrent pas dans une démarche d’amaigrissement. Combien disent et pensent que leur poids et celui qu’iels veulent peser ? ») Du coup, quand on constate la perte de poids de quelqu’un, ben on va donner dans les félicitations. C’est normal, c’est ce qui se fait. Puis de l’autre côté, on se dit qu’on tient le bon bout, que c’est une bonne manière de faire.

Un soir de la semaine dernière, Celuiquej’aime m’a proposé de rapporter un Mac Do en rentrant de chez mon psy pour qu’on se le regarde devant un film. Ça m’a mise en colère. Un Mac Do ? Et puis quoi encore ? Il sait que j’essaie de perdre du poids, que je veux retrouver la dizaine du dessous, que je n’en suis pas loin ! Il devrait plutôt m’attendre avec une salade de tomates et une compote pomme-poire sans sucre ajouté !

Alors qu’en fait, mon mec, il ne me proposait pas d’alimenter mon gras, il proposait juste une soirée sympa.

J’ai dis Ok, pour le Mac Do. Et j’ai quand même perdu encore un petit quelque chose cette semaine. Je découvre tout de même ces dernières semaines que je me sens bien en mangeant moins. Qu’arriver au repas du soir, fixé à une heure raisonnable pour le coucher de Peanuts, en ayant vraiment faim est agréable. Que je sais enfin reconnaître ma satiété, presque à tous les coups. Je dois me forcer un peu à me rappeler que si, en ce moment, j’ai tendance à voir dans un carré de chocolat des glucides et des lipides, le collègue qui me le propose en salle des profs y voit un geste sympathique à mon égard. Je suis en train de travailler à trouver une manière de manger qui me mette en accord avec le volume de mon ventre, de mes cuisses, de mes fesses, et mes contraintes quotidiennes.

Et à tourner pour de bon cette page, celle des régimes et des règlements, imposés par moi-même ou par d’autres.

Vous avez vu, je continue de grandir.

23 septembre. Aujourd’hui ça tombe

La pluie, pour commencer, linéaire, drue, une pluie d’octobre un 23 septembre.

Puis la pression, le champagne dans six flûtes, du cidre doux dans une autre, le temps, les coups d’épée pour jouer, un cadeau très attendu, les minutes devant les écrans, les indices d’une info que je ne voulais pas donner, l’annonce des heures à lire seule le soir, la fatigue de fin de journée, la nausée de regarder le téléphone plutôt que la route, la commande improvisée. Le sommeil, enfin, sans doute.

Pas de nouvelles

J’ai tellement intégré ce rythme de l’année passée, ces heures de séances pédagogiques à en faire dégueuler l’emploi du temps, celles d’accueil « libre » à flux tendu, jonglant entre les demandes des élèves et ces mille choses à faire par jour, que j’ai trouvé cette rentrée tranquille.

Trois semaine après, je comprends qu’elle ne l’a pas été tellement que ça, que j’ai surtout gagné en efficacité sur de nombreux points, que j’ai appris à bouleverser la todolist d’une journée autant de fois que nécessaire sans que ça me stresse particulièrement. Je découvre aussi à quel point j’ai confiance en moi-même dans mon travail, sentiment assez étranger que je connais peu ailleurs dans ma vie. Je me sens compétente et légitime sur de très nombreux points et comment écarter, me faire aider, contourner ceux alors lesquels je ne suis pas à l’aise, et je connais mes capacités, je sais que le flou s’estompe, que les organisations de dernières minutes fonctionnent quasiment toujours, je connais mes limites, une bonne partie de celles de mes élèves, je sais dire quand je ne peux pas, ne sais pas, je sais apprendre, encore.

J’ai la sensation de faire une rentrée de vieille prof aguerrie et c’est sans doute un peu ce que je suis.

Côté fréquentation, le CDI retrouve cette ambiance perdue depuis trois ou quatre ans, ces élèves qui accourent avec une véritable envie d’être là vraiment nombreux, mon « fan club » rivé à mon bureau et dix mains qui se lèvent quand je commence à dire « J’aurais besoin d’aide… » et avant même qu’iels sachent ce que je vais demander. C’est quelque chose qui me manquait et que je retrouve avec ravissement.

A côté de cela, Peanuts fait son bonhomme de chemin, laisse son père devant l’école sans se retourner, revient le soir plein de besoins de tout petit, qu’on l’aide à manger, qu’on le porte, que chaque chose mette cent ans à se faire, mais tout de même, que ce soit lui qui demande « Une baguette s’il te plait » à la boulangère, hein, régresser mais pas trop.

Dans tout cela, j’ai une énergie dont je ne saisie pas bien l’origine. Je ne cherche pas trop à comprendre, m’occupe plutôt à l’employer. Et là, comme ça, je peux vous dire que je vais bien. Et c’est déjà pas mal.

 

Rentrées

Je suis rentrée et déjà, tout fourmille. Le CDI bourdonne d’élèves, beaucoup, en trois journées incomplètes, la fréquentation moyenne de l’année dernière atteinte, des nouveaux, des anciens, une reprise qui a le son de retrouvailles. Pour les élèves comme pour moi, les habitudes installées qui nichent de nouveau, là, sans transition, on s’est quitté hier. Les nouveaux se fondent si vite, c’est bien la première fois que la rentrée est si fluide.

Ces quelques murs et ses piliers, je tente d’y apporter un regard neuf et réalise tout en même temps combien je le maîtrise sur le bout des ongles, mêmes dans ses sons. L’un de mes chevaux de bataille de l’année sera d’obtenir qu’on le repeigne. C’est ambitieux, si vous saviez, d’obtenir une telle chose. Presque envie de contourner le système, de contacter les parents d’élèves, trouver une poignée de volontaires pour manier le rouleau, lancer une cagnotte pour trouver les fonds et y consacrer trois jours pendant des vacances. Peut-être que j’y finirai. Jouer dans les règles, déjà, commencer par cela.

Voilà une rentrée tout de même bien confortable.

Peanuts apprend, lui. Il a découvert son école, ses maîtresses, son ATSEM, le cartable, le tablier d’écolier. On apprend le nouveau chemin, court comme pour la crèche, différent tout de même. Demain, il fait sa première journée « pour de bon », cantine et garderie du soir inclue. Il est enthousiaste, fière même, « Mais les DEUX maîtresses », « Moi l’ai fait la t’escalade »… On garde nos réserves pour nous, un peu d’inquiétude de les savoir 30 dans la classe, un peu de retenue avec l’impression, tout de même, de le lâcher dans une arènes. Je garde cette confiance en lui chevillée au corps, celle que j’ai depuis sa naissance, qu’il est capable. Pas de tout, seul, futur dominateur du monde. Non, capable de réaliser ce qu’il décide et ce qu’on attend, même plutôt ce qu’on attend s’il le décide d’ailleurs, capable de faire seul mais aussi capable de demander de l’aide, de trouver ses limites, de savoir si celle à laquelle il se heurte est du genre qu’il peut repousser, qui doit l’arrêter ou avec laquelle il peut négocier.

Voilà, maintenant et pour quelques années, les rentrées scolaires se conjugueront prof et élève dans notre tanière.

Et voilà. On s’en est allé, on s’en est revenu, on s’en va rentrée.

Cette fin août comme tant d’autres, comme aucune autre.

Nos trois semaines loin de nos pénates ont été plutôt réussies. On s’est dépaysé, on a pris du temps pour être nous trois, on a rempli nos journées de mille petites et grandes choses. Peanuts a adopté tout un tas de nouveaux mots et vu de quoi alimenter copieusement son imaginaire, il a grandi infailliblement.

Il rentre lundi. Petite section de maternelle.

Ça ne change rien : il est quand même né avant hier.

Hier soir, pourtant, on a démonté son lit de tout petit.

Il y aurait tant à dire sur ces vacances, sur ce retour, sur les jours à venir. Il y a pourtant un grand fouillis dans mes mots.

ça va revenir.

 

Avec panache

Il est parti ce matin, campé fièrement sur le porte bagage du vélo de son père. J’avais proposé un peu plus tôt de lui mettre son t-shirt avec une cravate dessinée. « – Pour l’occasion, ça te dit ? – Oui ! »

Aujourd’hui, il termine : dernier jour de crèche de toute sa vie entière. Quand on a 955 jours de sa vie toute entière et commencé la crèche il y a 810 jours, et bien, ça donne une date qui compte un peu.

Et quand on accompagne un enfant, on est très souvent conscient des premières fois mais beaucoup de dernières se font dans notre dos. J’ai une photo, par exemple, sur laquelle Peanuts dort étalé dans notre lit. C’est la dernière sur laquelle on voit sa couche. Je n’en avais pas la moindre idée en la prenant. Je m’en suis rendu compte après coup, en les classant. Les dernières fois, souvent, on les reconnaît désynchronisées.

Hier, j’ai terminé des petits présents pour les auxiliaires et l’équipe de direction. De petites choses préparées avec Peanuts, et des merci ! notés au feutre pour accompagner ceux qui sont prononcés. (Avoir un enfant, c’est aussi avoir un prétexte pour des bidouillages et demander à google comment fabriquer des paniers à partir d’assiettes en carton, sachez-le, on ne cesse d’apprendre à pas seulement à changer un slip à un enfant sans l’empêcher de lire son livre). Il y a quelque chose d’étrange à dire adieux à ces personnes qui ont tout de même aussi un peu élevé votre fils. Se dire que lui ne se souviendra pas d’elles, qu’on ne les verra plus chaque soir de la semaine… Je n’aime pas trop les fins. Mais celle-là est le début de la suite, alors ça va.

Dernier jour de crèche et premiers jours de pourquoi ? Depuis mercredi, il nous en gratifie à la chaîne. Je m’amuse assez de l’exercice. J’aime les limites dans lesquelles il me pousse et la curiosité qu’il fait naître en moi. Tiens, oui, c’est vrai ça, pourquoi ? Je m’en lasserai sûrement mais je doute en finir de préféré ce « pourquoi ? » à son « non ! »

Il grandit et ce verbe là n’est jamais suffisant. Ce qui ne laisse aucun doute, c’est qu’il reste toujours aussi épatant.

Notes de bas de page :

  • Internet est magique et on y trouve un site qui te donne ton âge en nombre de jours, semaines, mois, année avec deux chiffres après la virgule, et même le nombre de 29 février que tu as vécu. Osez dire que ça ne vous rend pas curieux ! C’est ici.
  • Et maintenant, toi aussi tu sais fabriquer un panier avec une assiette en carton vachement facilement

 

1, 2, 3, 4 jeudi (16) spécial Pennac (plus une photo et un tantinet de Brassens)

Jeudi citation

C’est Verdun, avec ses six mois d’existence et de colère, Verdun et ses petits points serrés face au monde. […]

– Pourquoi cette robe ? Verdun se marie, elle aussi ? […]

– Mais non, Benjamin, tu le sais bien, voyons, c’est le jour de son baptême aussi.

Ah ! Pardon, j’avais oublié ce détail. Pour se marier religieusement, Clara a dû se faire baptiser et a décidé d’entraîner Verdun dans la course aux auréoles. En apprenant ça, les mirettes du Petit se sont arrondies de convoitise derrières ses lunettes rouges ; il a supplié :

– Moi aussi, je veux me faire pactiser…

Là, tout de même, je me suis montré intraitable :

– Tu pactiseras quand tu auras l’âge de raison Petit, comme Verdun !

Car j’en suis convaincu, Verdun, dans sa fureur première, est née avec l’âge de toutes les raisons. Et si j’ai donné mon accord, c’est qu’il me paraît peu probable qu’on arrive à la baptiser sans le sien. Elle bout de rage, Verdun, elle va faire évaporer le bénitier ! »

PENNAC, Daniel. La petite marchande de prose. Gallimard, « Folio », 1989. 402 p. (p. 58)

Jeudi citation bis

– Je ne voudrais pas te raconter mes campagnes, mais en 44, avant Monte Cassino, les Anglais m’envoyaient souvent derrière les lignes allemandes, du côté de Medjez-el-Bab, dans les montagnes tunisiennes. J’étais déjà noir à l’époque, je me fondais dans la nuit, j’avais du plastic plein ma musette, et j’éprouvais la même chose que toi aujourd’hui : un déplaisant sentiment de clandestinité.

– Tu avais au moins l’honneur pour toi, Loussa…

– Je ne vois pas ce qu’il y a d’honorable à chier dans son froc en écoutant les buissons parler allemande… Et puis, je vais te dire une bonne chose : l' »honneur » est une question de perspective historique. 

(idem p. 159)

Jeudi une photo

« …contre un coin d’parapluie, je n’perdais pas au change, pardi » (Brassens)

Jeudi 100 mots de la page 100

…bec en attendant : ai-je du talent, madame, ai-je du génie ?

– Un beau brin de plume, en tout cas, mon cher Joinville, je suis obligée de le reconnaître ; suivez mes conseils et vous volerez plus haut que certains… Ah ! vous voilà, Malaussène ?

La Reine Zabo congédie le jeune écrivain, le renvoie avec son manuscrit pour six mois de travail, et m’introduit dans son bureau – ou faut il dire son filet ?

– Asseyez-vous, mon garçon… Le petit Joinville, là, vous avez déjà lu quelque chose de lui ? Qu’est-ce que vous en pensez ?

– Si je m’y connaissais en parfum, je reconnaîtrais peut-être son after-shave.

(idem p. 100)