Pas de nouvelles

J’ai tellement intégré ce rythme de l’année passée, ces heures de séances pédagogiques à en faire dégueuler l’emploi du temps, celles d’accueil « libre » à flux tendu, jonglant entre les demandes des élèves et ces mille choses à faire par jour, que j’ai trouvé cette rentrée tranquille.

Trois semaine après, je comprends qu’elle ne l’a pas été tellement que ça, que j’ai surtout gagné en efficacité sur de nombreux points, que j’ai appris à bouleverser la todolist d’une journée autant de fois que nécessaire sans que ça me stresse particulièrement. Je découvre aussi à quel point j’ai confiance en moi-même dans mon travail, sentiment assez étranger que je connais peu ailleurs dans ma vie. Je me sens compétente et légitime sur de très nombreux points et comment écarter, me faire aider, contourner ceux alors lesquels je ne suis pas à l’aise, et je connais mes capacités, je sais que le flou s’estompe, que les organisations de dernières minutes fonctionnent quasiment toujours, je connais mes limites, une bonne partie de celles de mes élèves, je sais dire quand je ne peux pas, ne sais pas, je sais apprendre, encore.

J’ai la sensation de faire une rentrée de vieille prof aguerrie et c’est sans doute un peu ce que je suis.

Côté fréquentation, le CDI retrouve cette ambiance perdue depuis trois ou quatre ans, ces élèves qui accourent avec une véritable envie d’être là vraiment nombreux, mon « fan club » rivé à mon bureau et dix mains qui se lèvent quand je commence à dire « J’aurais besoin d’aide… » et avant même qu’iels sachent ce que je vais demander. C’est quelque chose qui me manquait et que je retrouve avec ravissement.

A côté de cela, Peanuts fait son bonhomme de chemin, laisse son père devant l’école sans se retourner, revient le soir plein de besoins de tout petit, qu’on l’aide à manger, qu’on le porte, que chaque chose mette cent ans à se faire, mais tout de même, que ce soit lui qui demande « Une baguette s’il te plait » à la boulangère, hein, régresser mais pas trop.

Dans tout cela, j’ai une énergie dont je ne saisie pas bien l’origine. Je ne cherche pas trop à comprendre, m’occupe plutôt à l’employer. Et là, comme ça, je peux vous dire que je vais bien. Et c’est déjà pas mal.

 

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Rentrées

Je suis rentrée et déjà, tout fourmille. Le CDI bourdonne d’élèves, beaucoup, en trois journées incomplètes, la fréquentation moyenne de l’année dernière atteinte, des nouveaux, des anciens, une reprise qui a le son de retrouvailles. Pour les élèves comme pour moi, les habitudes installées qui nichent de nouveau, là, sans transition, on s’est quitté hier. Les nouveaux se fondent si vite, c’est bien la première fois que la rentrée est si fluide.

Ces quelques murs et ses piliers, je tente d’y apporter un regard neuf et réalise tout en même temps combien je le maîtrise sur le bout des ongles, mêmes dans ses sons. L’un de mes chevaux de bataille de l’année sera d’obtenir qu’on le repeigne. C’est ambitieux, si vous saviez, d’obtenir une telle chose. Presque envie de contourner le système, de contacter les parents d’élèves, trouver une poignée de volontaires pour manier le rouleau, lancer une cagnotte pour trouver les fonds et y consacrer trois jours pendant des vacances. Peut-être que j’y finirai. Jouer dans les règles, déjà, commencer par cela.

Voilà une rentrée tout de même bien confortable.

Peanuts apprend, lui. Il a découvert son école, ses maîtresses, son ATSEM, le cartable, le tablier d’écolier. On apprend le nouveau chemin, court comme pour la crèche, différent tout de même. Demain, il fait sa première journée « pour de bon », cantine et garderie du soir inclue. Il est enthousiaste, fière même, « Mais les DEUX maîtresses », « Moi l’ai fait la t’escalade »… On garde nos réserves pour nous, un peu d’inquiétude de les savoir 30 dans la classe, un peu de retenue avec l’impression, tout de même, de le lâcher dans une arènes. Je garde cette confiance en lui chevillée au corps, celle que j’ai depuis sa naissance, qu’il est capable. Pas de tout, seul, futur dominateur du monde. Non, capable de réaliser ce qu’il décide et ce qu’on attend, même plutôt ce qu’on attend s’il le décide d’ailleurs, capable de faire seul mais aussi capable de demander de l’aide, de trouver ses limites, de savoir si celle à laquelle il se heurte est du genre qu’il peut repousser, qui doit l’arrêter ou avec laquelle il peut négocier.

Voilà, maintenant et pour quelques années, les rentrées scolaires se conjugueront prof et élève dans notre tanière.

Reconquérir la légèreté

18 juillet, 18h30. Je fais rouler mes épaules, détends mon dos et pose mon stylo.

Voilà, une séquence terminée. La première de l’année prochaine avec mes 6e. Les cours, exercices, activités et interro sont prêts. J’ai fait apparaître les compétences travaillées et évaluées, gommé les notes (même s’il y en aura, les membres du Conseil Pédagogique se sont majoritairement opposés à leur disparition, bullshit), prévu plus de « par eux-mêmes » et limité encore le « magistral », vais tenter les îlots.

Depuis deux semaines, je déroule mes journées autour de quelques heures de travail. Pas que cela, pas trop de cela, enfin pas à mon goût. Je prépare l’année à venir dans une tranquillité teintée d’apaisement et me rends compte, au fil des jours, à quel point celle que je laisse derrière moi a été… riche, dense, copieuse, foisonnante. Non, ça, j’en étais consciente. Plutôt… lourde, compacte, chargée. Excessive. Aussi.

Je n’ai jamais eu aussi peu d’heures de service que cette année.

Je n’ai jamais aussi peu travaillé depuis chez moi que cette année.

Pourtant.

Je n’ai jamais mené autant d’heures de séances pédagogiques que cette année, porté autant de projets, eu autant de partenaires différents.

Je n’ai jamais été autant à jour dans ma gestion documentaire que cette année.

Je n’ai jamais autant bouleversé l’espace du CDI et sa signalétique que cette année.

Voilà. Mon équation 2016-2017, faite de jamais, de peu et d’autant.

Cette année, ma dixième dans l’Education Nationale, a été très formatrice. J’ai appris à gagner en efficacité et à optimiser les heures que je passe sur mon lieu de travail. J’ai appris à utiliser des mémoires papier, des astuces et des petits trucs pour lâcher ma journée de taf une fois la porte de la crèche passée, pour réinvestir vite et bien mes problématiques pros une fois celle du collège franchie (ou l’Enfant endormi pour sa sieste le mercredi).

Cette année a été dynamique, valorisante, énergique, entraînante, essentiellement positive, essentielle et positive.

Mais je n’en veux pas d’une deuxième comme celle-là.

Parce que je n’ai jamais aussi peu vécu le CDI que cette année. Que je n’ai jamais aussi peu discuté de choses futiles et d’autres avec aussi peu d’élèves. Que je n’ai jamais aussi peu ri, bidouillé, eu bête envie, divagué, que cette année. Que je l’ai animé sans y mettre vraiment d’âme. Parce que j’ai su préservé la bienveillance, du moins la plupart du temps, mais trop souvent pas la légèreté.

Parce que ce n’est pas un rythme que je peux tenir à long terme, aussi. Que je sais qu’il faut ralentir avant de tomber. Que je n’ai fait qu’escalader et que si je ne romps pas, je cherrai.

Alors oui, je consacre une partie de mon été, de mes vacances, de journées sans Peanuts ô combien précieuses à ma progression, mes séquences, ce projet lecture dont je vous parlerai peut-être, à jeter dans mon Carnet les lignes du projet de CDI de l’année prochaine, celles d’une idée de séance en liaison Ecole-Collège. Je le fais pour libérer du temps dans mes journées au collège, celui de fabriquer une guirlande d’origami par mois comme je l’ai promis à F et C, de couvrir les livres avec mes petites aides plutôt que de les laisser faire seul-e-s et qu’iels me confient si A et (autre)F sont restés ensemble cet été, pour accepter le défi de répondre juste à toute une carte de Trivial Pursuit (j’échoue, iels apprennent que je suis faillible, nos rapports en sont bonifiées), et peut-être aussi pour respirer.

Je le fais maintenant pour réapprendre à travailler sans échéances fatales, pour goûter avec ce plaisir de divaguer un peu, prendre le temps de tweeter, de poueter, de choisir une émission de radio ou un album comme fond sonore.

Tout cela, saurez-vous, me réussit plutôt bien. Et bon sang, les années passent et j’aime toujours autant, plus, ce que je fais.

Elleux

On ne sait pas toujours comment on s’est construit. Je ne me rappelle pas à quel moment il m’est apparu évident que sur une couverture de livre, Sylvie et John étaient des prénoms et Baussier et Steinbeck, des noms de famille. A quel moment répondre à un exercice, le considéré comme fait, sans avoir compris la consigne, en n’ayant rempli qu’une partie des cases, m’est relevé de l’absurde. A quel moment j’ai compris qu’en ne répondant à rien dans l’exercice 3 noté sur 5 points je ne pouvais pas espérer obtenir plus de la moyenne à ma note sur 10. A quel moment la consigne anonyme affichée aux yeux de tous s’est adressée à moi de la même manière qu’aux autres. J’étais moins dégourdie que mon souvenir veut me le faire croire, j’en suis certaine. Mais ces écueils auxquels se heurtent mes élèves me déroutent.

A quel moment ai-je été capable de remarquer qu’entre le modèle

« NOM DE FAMILLE, Prénom. Titre.

Exemple : PRATCHETT, Terry. Le peuple du tapis. »

et

Nom de famille : Davidson

Prénom : Marie-Thérèse

Titre : Caïn le premier meurtre

écrit sur ma copie, il y a trop de différence pour qu’on considère que j’ai pleinement respecté la consigne ? A quel moment j’ai arrêté de m’exclamer « Ah bon ? Il y avait deux points pour citer ses sources ? » alors qu’on avait lu le barème en classe et qu’il m’avait été distribué ? A quel moment j’ai su qu’il fallait tourner la page quand j’arrivais en bas, changer de ligne pour celle du dessous quand il n’y avait plus de place au bout ? A quel moment j’ai su que rendre une copie propre excluait d’arracher une page d’un cahier, d’écrire au crayon, de raturer un mot sur trois lors d’un travail à faire à la maison ? A quel moment j’ai compris que quand j’utilisais un mot à la place d’un autre, le problème était mon expression et pas l’incompréhension de mon interlocuteur ?

Et surtout, comment j’ai appris ça ? Qui m’a dit « si tu dis « scanner » au lieu « d’imprimer », c’est normal qu’il faille du temps à la dame pour comprendre » ? M’a-t-on dit « Quand la prof dit « c’est complet » ça signifie qu’il n’y a pas non plus de place pour toi et tes potes » ? M’a-t-on appris des listes de prénoms, « Marie, Philippe, Anne, Patrick » ? Combien de fois me suis-je trompée avant de comprendre, de retenir, de me corriger de moi-même ?

Je me heurte à ces manques dans ce que savent mes élèves sans réussir à les anticiper, sans savoir toujours comment y remédier. J’écris les noms de famille en majuscule, ils ne se trompent plus en faisant leurs cotes dans mes exercices, mais alors, quand la prof de français leur demande d’emprunter un livre de Jean-Claude Mourlevat, ils se retrouvent le bec dans l’eau parce qu’il n’y a rien entre Guy Jimenes et Annie Jay sur l’étagère…

Je suis désappointée par ces élèves, ces collégiens, qui ne savent pas qu’on donne l’année pour une date de naissance, qui ne connaissent pas toujours leurs propres dates d’anniversaires, qui se contentent de balancer un « ça marche paaaaaas » devant l’écran d’identification en échec de l’ordinateur alors qu’ils ont tapé uniquement leurs initiales là où on demande prénom.nom, qui m’écrivent comme cote « R » tout court dans l’exercice où je demande la cote d’un roman de Daniel PENNAC alors que dans l’exercice suivant, là, deux lignes en dessous, sur la même page, je leur demande si la cote R SAN appartient à un roman de George SAND ou un roman de Sandy KILO, donc qu’ils ont un pu**** de modèle bo**** Oui parce qu’il y a les moments où je suis moins désappointée qu’énervée. Énervée pour eux plutôt qu’après eux.

Evidemment ce ne sont pas tous les élèves. Il y a aussi celleux qui me disent « Mais Madame, je comprends pas. C’est trop facile, vous donnez presque la réponse dans l’exercice suivant ». Qui remarquent « Madame, ce que vous avez dis là, c’est une des réponses au devoir maison qu’on doit faire pour la prochaine fois mais dont on a lu l’énoncé il y a 15 minutes ». Qui relèvent les exemples farfelus, les réponses fantaisistes dans les QCM, les références à Harry Potter ou Star Wars. Et puis tous ceux qui se baladent entre deux, qui bloquent pour savoir si Nathan c’est l’éditeur ou la collection, si c’est bien la recherche n°2 qu’il faut faire en DM n°3, et si on écrit RSF ou juste SF pour la cote d’un roman de science-fiction même si c’est écrit « Roman de science-fiction : SF » dans le tableau sous leur nez.

Mais je fais quoi pour les autres ? Parce que, savez-vous, celleux qui pigent du 1er coup que Comment (bien) rater ses vacances d’Anne Percin se range après La fée carabine et avant L’Effroyable Jardin, ils n’ont pas vraiment besoin de moi. Celleux que je connecte à E-sidoc [le portail documentaire qui contient le catalogue informatique du CDI] et qui trouvent seuls comment savoir combien de livre de Tolkien on a au CDI, que c’est 4 mais que Bilbo a été emrpunté donc 3 en rayon, celleux qui me sortent en deux ou trois DM une recherche impeccable, avec les sources citées et leurs nom, prénom, classe dans la marge, celleux qui comprennent quels livres on range dans la classe des 300 en Dewey, ils n’ont pas vraiment besoin de moi.

Celleux-là, c’est la goulée d’air pour moi, le plancher sur lequel s’appuie le cours, un levier pour le faire avancer parce qu’iels aident les autres à comprendre, sans s’en rendre toujours compte.

Je simplifie, trie ce qui est essentiel, ce que je veux que toustes sans exception iels aient retenu, compris, enregistré. C’est frustrant, 18 heures pour qu’ils sachent, finalement, qu’un copier/coller n’est pas devoir fait, qu’il faut citer ses sources, que ce n’est pas forcément vrai bien qu' »ils l’ont dit sur Internet »…

Le pire, c’est sans doute de savoir qu’en septembre prochain, ils sauront tous vous dire qu’en janvier, j’ai appelé M du prénom de C et qu’en novembre, j’avais dit « lblblpaptatatap, pardon, je m’embrouille, je reprends ».

Mais il y a une chose qui compense tout cela. C’est qu’en une année scolaire, je sais que je les aurais accompagné-e-s et aidé-e-s à grandir, au moins un petit peu. Et c’est déjà pas mal.

Puis pour les noms de famille, les consignes, les barèmes, je vais continuer de bosser, de tester, de repenser, de modifier. Je vais bien les trouver, les solutions.

pix : tobiasbrockow via pixabay

Juin

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Les fins d’années scolaires se suivent et ne se ressemblent pas.

Il y a trois juins, je terminais mollement l’année, un mois d’été sans but particulier ni Homme à la maison s’étendant dans mon avenir proche, un retard de gestion impressionnant au CDI qui constituait déjà une habitude.

Il y a deux juins, j’attendais, fébrile, l’échographie des trois mois qui nous donnerait des nouvelles et des images de celui que j’appelais encore l’Habitant, discret haricot dont si peu de monde connaissait l’existence, tout en terminant un projet long et lourd dont les dernières semaines m’ont couté la part pro d’une amitié, la part perso suivant bientôt. Tout mon être appelait à aux vacances pendant lesquelles mon univers se mettra à tournée autour de mon utérus et reprendra son orbite habituel qu’au mois de décembre suivant. Voir mars ou avril.

Il y a un juin, j’attendais des résultats de mut’ sans trop y croire, dans le secret pour l’essentiel. Je m’agaçais de mon mi-temps à chaque journée passées au travail, du travail de gestion de ma remplaçante, des 90% des tâches accomplies d’ordinaire sur 4 jours que je devais régler en 2. Et je me réjouissais de mon mi-temps à chaque matin avec mon fils, à chaque arrivée à la crèche pour venir le chercher, tout autant qu’à chaque départ pour une journée à m’occuper d’autres choses que de lui et de la maison.

Et ce juin, j’ai attendu les résultats de cette mut’ finalement négative avec ce poids lourds de l’incertitude collé à la peau au fil des semaines, le collège termine d’être secoué d’une année compliquée qui a vu des changements important au sein de l’équipe de Direction en pleine année scolaire, et le rythme ne s’est pas ralenti. D’ordinaire, juin se calme, les élèves désertent doucement les rangs, les séances pédagogiques sont limitées, je me recentre sur la gestion, les emprunts à récupérer, la saisie en catastrophe, quelque chose de l’inventaire…

Cette année, les journées ont enflé, visites et séances pédagogiques avec les CM2, sorties accumulées, les cours de 6e jusqu’au presque bout de l’année à cause des semaines ratées, et répondre aux urgences de gestion de l’établissement qui me fait penser à une tour de Kapla qu’une paire de main aurait réussi à saisir une fraction de seconde avant la chute. Elle plie, elle tangue, elle tient mais si on relâche ne serait-ce qu’un doigt, elle s’effondre. Et nous autres sommes tous et toutes un quelque chose de la pression qu’exerce chaque doigt.

Juin laisse d’ordinaire retomber lentement la tension d’une année scolaire. J’y retrouve ces tâches annuelles que, dans le fond, j’aime bien. Dans le fonds aussi, d’ailleurs. Et qui me permettent de glisser, lentement, vers juillet et les vacances. La tête un peu à l’année suivante. Et là voilà que je suis encore convoquée en formation les 23 et 30 juin – 23 et 30 juin ! – et que le bujo* ne désemplit pas. J’ai l’impression que je vais basculer en vacances comme on tombe d’une chaise.

Ces juins ne se ressemblent pas. C’est rassurant, alors que je sais que je vais entamer ma neuvième année dans ce collège dès le dernier jour d’août, alors que j’ai un paquet de dizaine de juins de profs à vivre encore. C’est rassurant, je dis, mais en fait je n’en sais rien parce que je ne sais pas grand chose. Je suis étourdie et ma tête passe son temps à classer par priorité les tâches à réaliser. Quelque chose me dit que c’est rassurant comme quelque chose me dit que je suis fatiguée.

Ce n’est pas si inconfortable, cet étourdissement, je dois l’avouer. Il simplifie presque les choses.

Et pendant ce temps, éclater de rire au matin parce que Peanuts, jouant, a installé son doudou dans la bouilloire. S’exclamer « Mais ça alors, Anatole serait donc un loir ! » et le voir sourire. Alors que non, pourtant, je suis sûre qu’il n’a pas encore pris le thé chez les fous. Et ainsi aller la vie de ce mois de juin-ci.

Notes de bas de page :

– Oui, j’ai fait ma blague de prodoc préférée, pardon, j’ai pas pu m’en empêcher.

* Le Bullet Journal, mon système d’organisation des tâches (Shaya en parle très bien)

– Photo par Yukihide

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Papillon

chrysalide

pix : nuzree via pixabay

On y est.

J’ai pas muté.

C’est pas grave, hein. Je ne me sens pas vraiment mal au Petite Collège de la Rive Droite du Fleuve-sans-eau. Il y a même des tas de moment où je m’y sens vraiment bien. Il y a les collègues avec qui je suis contente de pouvoir prévoir de travailler l’an prochain.

C’est pas grave, non. C’est même pas vraiment décevant parce que je savais ce que valait mes points, mes vœux, alors je m’attendais aussi à cela. Je n’étais pas partie dans ma tête. J’ai été sage.

C’est pas grave, ça me lâche du leste pour la fin d’année. Finalement, cet ultime carton à saisir, il n’est plus si urgent. La micro-signalétique qui prend un temps fou, elle pourra attendre un peu. Et le bordel dans la Réserve… Et bien, moi, je m’y repère, alors…

Non, c’est pas grave. C’est même plutôt rassurant, pas de saut dans l’inconnu, mes repères qui sont bien en place.

J’ai pas muté et sans le vouloir, je commence à me projeter. Pourquoi pas envisager un espace ludothèque ? Et ces projets lectures, pourrait-on pas les combiner pour quelque chose qui touche moins de classe mais les touche mieux ? Quant à mon bureau, il y a cet aménagement qui me trotte dans la tête depuis quelques temps, il se teste, non ?

J’ai pas muté et ce mot me fera toujours indubitablement pensé à Kafka, par synonymie. Peut-être ai-je échappé à un gros coup de cafard, allons savoir.

Maintenant, j’ai une année scolaire à terminer.

Floue

flou

pix : Petr Kratochvil

Quelques jours seulement et je suis un peu sonnée.

Il s’est passé des Choses au Petit Collège. Il se passe des choses depuis des mois mais il y a eu comme une déchirure, brutale, inattendu, un retournement digne d’une série B, un côté happy end digne de la meilleure chick lit.

Il y a eu une sorte d’euphorie, celle qui se répand en douce quand arrive un soulagement soudain, ce sourire communicatif qui se déployer dans l’équipe. Il y a cet optimisme général, cette bonne volonté réapparue.

Je me suis réjouis, avec les autres, j’ai été enthousiaste, j’ai été emballée. Mais en même temps, j’ai été tendue, stressée par cette fin d’année, par son calendrier, oppressée par les besoins, les urgences, les contre-temps.

Et maintenant, je me sens sonnée.

Les Choses ont été rapides, presque violentes. Et voilà que sans transition il faut mener cette année scolaire jusqu’à sa fin.

Il y a ce poids qui ne quitte plus aucun de mes gestes au CDI : qui sera à ce poste l’an prochain ? Et je serai où, moi, à la prochaine rentrée ? Cette attente me soulève petit à petit le cœur, prend presque toute la place. Que je reste, que je parte, mais bon sang, que je sache ! Avez-vous idée du nombre de « l’an prochain » qu’on prononce entre mai et juin dans un établissement scolaire ? Et moi, je me sens pas légitime dans la projection, dans la participation. Et rester à la marge ne me convient pas si je dois rappeler ensuite que j’existe.

Je marche sur des œufs. Je n’arrive pas à partager pleinement le sentiment de soulagement, de sécurité, de mes collègues. Après tout, il y a tout ce qu’on ne sait pas, à la marge, cet inconnu. On ne nous a pas laissé prendre nos repères, le temps n’a pas le temps.

Alors je flotte. Et je me sens floue.

Note de bas de page :

– Celleux qui savent plus précisément ce qui s’est passé, merci de ne pas en parler clairement dans les commentaires. Identification, anonymat, tout ça, tout ça. Merci les toons.

Travailleuse

Chut2

pix : Sarah via Flickr

Je parle peu de mon travail cette année, ici, comme si je le boudais. J’ai plutôt la sensation que c’est lui qui me boude, me boude cet enthousiasme que je savais y mettre, me boude mes engagements. Il y a, bien entendu, la Fatigue, celle qui ne cesse car, notamment, l’enfant cahouette ne cesse, lui, de se réveiller la nuit, parce qu’il est vif et résolu les journées. Il y a l’investissement de la vie qui se répartit différemment, aussi, c’est vrai. Puis il y a ce que je tais ici parce que ce serait une faute d’en parler clairement et que les circonvolutions n’apporteraient rien. Les tensions, les difficultés, les combats, de cette année, en interne parce que notre établissement, parce que certains changements, parce qu’une certaine réforme aussi, parce que des lenteurs, des contraintes, l’écoute qui fait défaut, l’entente encore plus, les agressions, les fautes, la casse.

Je parle peu de mon travail parce qu’il m’effraie, ce froid que j’y ressens, et que si je sais l’expliquer, je ne sais trop qu’en faire. J’ai tellement envie qu’il recommence à me plaire, je veux m’en laisser séduire et l’aimer, y aller sourire aux lèvres malgré l’aube, le blanchiment, la campagne.

Je parle peu, ne parle pas, de cette peur qui m’étreint, quand la nuit est à son milieu, de ne plus jamais retrouver dans ce que je fais ce que j’y ai adoré.

J’ai demandé ma mutation. Parce que plusieurs raisons. Je suis tout aussi tétanisée à l’idée de l’avoir qu’à celle de rester au Petit Collège de la Rive Droite du Fleuve sans Eau. J’angoisse de partir, de cette nouveauté, de ne plus maitriser mon fonds, de ce que je trouverais dans ce nouvel établissement, de devoir creuser mon trou, faire ma place, de risquer d’y échouer, de ne pas y retrouver la complicité pédagogique, le »oui » systématique à mes idées mêmes connes. J’ai eu mes luttes mais jamais n’a été difficile de faire valoir mon statut d’enseignante. Qu’en sera-t-il ? J’ai peur de regretter, peur de ne pas savoir. Je hais les changements, il en a toujours été ainsi.

J’ai peur de rester sur mon poste, pourtant. Peur de l’année de trop, peur de cette situation, celle que je ne peux qu’évoquer, qui use les nerfs et les bonnes volontés, j’ai peur d’être là quand quelque chose de grave se passera car ça me semble inévitable et j’ai tout aussi peur d’avoir déserté. J’ai peur de l’amollissement, de la facilité qu’il y a à rester. Je sais qu’il est temps de partir mais il est des établissements qui t’habitent comme une famille, avec ce lien dont on ne peut se débarrasser innocemment. Ce bahut m’a vu naître enseignante, je m’y suis fabriquée profdoc. Ce CDI m’a confirmée exigeante dans ma gestion, minutieuse dans ma saisie, maniaque dans mon traitement matériel, il m’a démontré que mes attentes n’étaient pas trop hautes. Cette équipe m’a permis de dire non, merci, volontiers, va te faire voir, tu m’as pris pour qui, eh vous avez entendu il découvre que je suis prof, appelle moi encore la bibliothécaire et tu peux t’assoir sur nos séances droits d’auteur, mais depuis quand c’est mon boulot, oh oui oh oui ce serait trop bien, j’ai eu une idée peut-être stupide mais ça peut te tenter, et si on faisait.

Les réponses aux mutations se font au milieu du mois de juin. J’ai encore le temps d’avoir peur et en même temps, je sais que quelle que soit la réponse, l’angoisse vraie sera pour l’été.

Je parle peu de mon travail parce qu’écrire que ce n’est pas doux d’aller au collège le matin ne rime pas à grand chose. Parce que ce j’ai le sentiment que je croiserai toujours de chouettes élèves mais qu’aucune cohorte ne pourra être aussi chouette que mes 6èmes de 2009. Parce que j’espère tellement, mais tellement, me tromper. Parce que dans chacun de mes projets de cette année il y a des trucs vraiment bien mais il y a beaucoup de « mais ». Parce qu’une seule élève m’a dit quelque chose de vraiment positif – « Madame, merci de m’avoir poussée en début d’année parce que je n’aimais pas lire et maintenant, je ne peux plus me passer de livre », alors quoi que cette année dise, elle aura valu quelque chose – et que les autres n’ont qu’un véritable intérêt : Madame, c’est noté ?

Puis il y a cette Réforme, la place que l’on n’y trouve pas, ce statut bâtard avec lequel on compose depuis 1989, prof dans le concours mais pas forcément dans les textes, niés souvent, sous-entendu dans la nomination du CDI, le lieu n’étant pourtant pas la personne. Elle inquiète la profession, la petite née de Najat, et je rejoins en partie ces inquiétudes. Je m’inquiète davantage pour les élèves, les collégiens des 2 ou 3 années qui viennent, le temps de la mise en place cafouillante, celui où on va choisir les réponses à ces questions auxquelles personnes ne répond non parce qu’ils refusent mais parce qu’ils ne savent tout simplement pas.

Je ne suis pas à l’aise dans mon métier parce que ma situation personnelle, ma vie à moi, ce bébé dans un jeu de quilles, parce que cette situation d’établissement, moi dans le bahut mais aussi moi dans cette équipe dans ce bahut, parce que mon métier dans ce pays, dans ce ministère, dans cette Réforme.

Et pourtant, pourtant, je ne me vois rien faire d’autre.