Rentrées

Je suis rentrée et déjà, tout fourmille. Le CDI bourdonne d’élèves, beaucoup, en trois journées incomplètes, la fréquentation moyenne de l’année dernière atteinte, des nouveaux, des anciens, une reprise qui a le son de retrouvailles. Pour les élèves comme pour moi, les habitudes installées qui nichent de nouveau, là, sans transition, on s’est quitté hier. Les nouveaux se fondent si vite, c’est bien la première fois que la rentrée est si fluide.

Ces quelques murs et ses piliers, je tente d’y apporter un regard neuf et réalise tout en même temps combien je le maîtrise sur le bout des ongles, mêmes dans ses sons. L’un de mes chevaux de bataille de l’année sera d’obtenir qu’on le repeigne. C’est ambitieux, si vous saviez, d’obtenir une telle chose. Presque envie de contourner le système, de contacter les parents d’élèves, trouver une poignée de volontaires pour manier le rouleau, lancer une cagnotte pour trouver les fonds et y consacrer trois jours pendant des vacances. Peut-être que j’y finirai. Jouer dans les règles, déjà, commencer par cela.

Voilà une rentrée tout de même bien confortable.

Peanuts apprend, lui. Il a découvert son école, ses maîtresses, son ATSEM, le cartable, le tablier d’écolier. On apprend le nouveau chemin, court comme pour la crèche, différent tout de même. Demain, il fait sa première journée « pour de bon », cantine et garderie du soir inclue. Il est enthousiaste, fière même, « Mais les DEUX maîtresses », « Moi l’ai fait la t’escalade »… On garde nos réserves pour nous, un peu d’inquiétude de les savoir 30 dans la classe, un peu de retenue avec l’impression, tout de même, de le lâcher dans une arènes. Je garde cette confiance en lui chevillée au corps, celle que j’ai depuis sa naissance, qu’il est capable. Pas de tout, seul, futur dominateur du monde. Non, capable de réaliser ce qu’il décide et ce qu’on attend, même plutôt ce qu’on attend s’il le décide d’ailleurs, capable de faire seul mais aussi capable de demander de l’aide, de trouver ses limites, de savoir si celle à laquelle il se heurte est du genre qu’il peut repousser, qui doit l’arrêter ou avec laquelle il peut négocier.

Voilà, maintenant et pour quelques années, les rentrées scolaires se conjugueront prof et élève dans notre tanière.

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Avec panache

Il est parti ce matin, campé fièrement sur le porte bagage du vélo de son père. J’avais proposé un peu plus tôt de lui mettre son t-shirt avec une cravate dessinée. « – Pour l’occasion, ça te dit ? – Oui ! »

Aujourd’hui, il termine : dernier jour de crèche de toute sa vie entière. Quand on a 955 jours de sa vie toute entière et commencé la crèche il y a 810 jours, et bien, ça donne une date qui compte un peu.

Et quand on accompagne un enfant, on est très souvent conscient des premières fois mais beaucoup de dernières se font dans notre dos. J’ai une photo, par exemple, sur laquelle Peanuts dort étalé dans notre lit. C’est la dernière sur laquelle on voit sa couche. Je n’en avais pas la moindre idée en la prenant. Je m’en suis rendu compte après coup, en les classant. Les dernières fois, souvent, on les reconnaît désynchronisées.

Hier, j’ai terminé des petits présents pour les auxiliaires et l’équipe de direction. De petites choses préparées avec Peanuts, et des merci ! notés au feutre pour accompagner ceux qui sont prononcés. (Avoir un enfant, c’est aussi avoir un prétexte pour des bidouillages et demander à google comment fabriquer des paniers à partir d’assiettes en carton, sachez-le, on ne cesse d’apprendre à pas seulement à changer un slip à un enfant sans l’empêcher de lire son livre). Il y a quelque chose d’étrange à dire adieux à ces personnes qui ont tout de même aussi un peu élevé votre fils. Se dire que lui ne se souviendra pas d’elles, qu’on ne les verra plus chaque soir de la semaine… Je n’aime pas trop les fins. Mais celle-là est le début de la suite, alors ça va.

Dernier jour de crèche et premiers jours de pourquoi ? Depuis mercredi, il nous en gratifie à la chaîne. Je m’amuse assez de l’exercice. J’aime les limites dans lesquelles il me pousse et la curiosité qu’il fait naître en moi. Tiens, oui, c’est vrai ça, pourquoi ? Je m’en lasserai sûrement mais je doute en finir de préféré ce « pourquoi ? » à son « non ! »

Il grandit et ce verbe là n’est jamais suffisant. Ce qui ne laisse aucun doute, c’est qu’il reste toujours aussi épatant.

Notes de bas de page :

  • Internet est magique et on y trouve un site qui te donne ton âge en nombre de jours, semaines, mois, année avec deux chiffres après la virgule, et même le nombre de 29 février que tu as vécu. Osez dire que ça ne vous rend pas curieux ! C’est ici.
  • Et maintenant, toi aussi tu sais fabriquer un panier avec une assiette en carton vachement facilement

 

Les gens sont sympas

Les gens sont sympas.

Je vis dans une grande ville avec un petit bonhomme bourré de l’énergie, l’égocentrisme, le volume sonore et la défaut d’habilité propre à son âge. Un petit gars qui refuse de donner la main dans la rue, fonce droit devant lui sans prendre en compte les orteils des passants, s’exclame à tue-tête quand il est content, demande « C’est quoi ça ? »  sans discrétion aucune quand une personne passe dans son fauteuil roulant (le « quoi » désignant, nous sommes d’accord, le fauteuil, hein), commence à discuter avec quelqu’un et s’en va au milieu de l’échange parce que lui en a fait le tour, fait une moue boudeuse quand on lui parle et qu’il ne veut pas répondre.

Et moi, je suis là en satellite. Je réponds que c’est un fauteuil roulant qui aide la personne à se déplacer, je « tourne à gauche, là. Là ! Oh, ben tu as raté le virage. On va traverser là. Stop, tu m’attends. C’est vert, on y va. Tranquille » tout le long du trajet, je « chhhh » en riant un peu, je l’excuse, le rattrape, lui demande un au revoir « avec la main, si tu préfères », et souvent aussi, je laisse passer. J’essaie de concilier les règles de politesse et le respect que je tiens à avoir, à ce qu’on lui montre, sur ses envies et non envies (après tout, on n’a pas forcément envie de discuter avec des inconnus dans la queue à la caisse, pourquoi je le lui imposerais ?)

Et tout de même, il faut bien le dire, les gens sont sympas.

Celui qui sourit en le voyant courir et me lance « Ah, la joie de vivre ! » alors que j’accélère derrière lui. Cet autre, sourd, qui a ramassé le chapeau tombé, l’a remis sur la tête de mon enfant porté au dos, me demandant si ça allait, tout cela avec des gestes et des mimiques de nos deux côtés. Celle qui laisse une place dans le tramway. Celui qui taquine gentiment. Celle qui donne toute l’importance du monde à « l’est parti le pigeon » tonné comme s’il annonçait la fin des temps. Celleux qui s’écartent, laissent passer, le sourire aux lèvres.

Je ne tiens pas de compte mais il me semble bien qu’iels sont bien plus nombreux que les autres. Vous savez, les gros yeux, les soupirs agacés, les remarques, les injonctions. Qu’on récolte, Peanuts et moi, beaucoup de positif et de bienveillance. En tout cas, iels me réconcilient un peu avec ma ville. Celle qu’elle est par ses habitants. Et le fait qu’elle soit très ville, ce qui chagrine la petite fille ayant grandi dans un village devenue maman superposant un peu ses souvenirs heureux à ce qu’elle aimerait pour son petit. Et ça fait du bien, tout ça.

Celui qui le laisse saisir une clé à pipe et bidouiller dans le moteur…

3 mai. Aujourd’hui ce qu’il y a dedans

Des pépites de chocolat, du lait, du beurre ramolli à la fourchette, de la farine et de la maïzena pour alléger le tout, un oeuf et le casser est la partie de la recette que Peanuts préfère, un pincée de sel, pas assez de levure, bien assez de sucre, beaucoup de « pas maman ! c’est moi ! » et un ou deux « moi l’est blanc comme Olaf ! », une concrète dose d’autonomie infantile, quelques « Oula oula oula! », « Stop, stop ! », « Encore… Encore… Encore », « Et voilà. – Et voilà ? – Et voilà. », des rires, des « Attends on arrête tout et on te mouche ».

Finalement, on aime sans doute plus les préparer que les manger.

Ce que je ne fais pas

Peanuts est chez sa grand-mère. On l’y a laissé (à ses cris à notre départ, je pourrais écrire « abandonné ») hier en milieu de matinée et on le retrouve aujourd’hui en fin d’après-midi.

Quand tu es parent d’un jeune enfant (peut-être après aussi ?) et que tu dis que tu vas confier ton enfant à quelqu’un (oui, je vais encore parler des Gens), tu reçois très souvent le même type de réaction. Tu vas en profiter alors ! Vous allez faire quoi ?

Les premières fois que j’ai laissé Peanuts, ce n’était pas très long et je manquais tellement de temps pour moi que ce que j’allais faire s’interroger par rapport à une liste quasi infinie de ce que j’avais envie de faire. L’enjeu tenait davantage établir un rapport entre les possibilités, le temps imparties, la qualité, la quantité, la frustration et le plaisir qui tienne la route. Puis comme ce n’était que peu d’heures, en journée, si je me contentais de boire un thé à bonne température en lisant un livre, piquer du nez sur mon canapé et passer un coup de fil sans devoir l’interrompre, c’était déjà pas mal.

Cette année, j’ai mes vendredi après-midi libres et souffre donc moins du manque de temps pour moi. Puis je crois que je me suis auto-éduquée à en avoir moins envie, aussi. Moins besoin, peut-être, je ne sais pas vraiment.

Mais Peanuts grandissant, on le confie un peu plus souvent et on le confie plus longtemps.

On le confie à sa crèche en journée y compris des jours où je ne travaille pas. On le confie à ses grands-parents. Parfois juste en journée. De plus en plus souvent pour une nuit aussi. Et on a même allongé à deux nuits pendant les dernières vacances.

Je me suis retrouvée face à un tunnel de temps libre d’un mercredi 11h au vendredi 17h30. Paf, là, devant moi. Celuiquej’aime travaillait, on ne se retrouvait qu’en soirée. Ce tunnel, rapidement, c’est devenu une falaise, un gouffre, il m’a donné le vertige. On me répétait Tu vas en profiter, hein ? Je me le demandais aussi. J’en ai fait une injonction.

J’ai fait des choses. Je suis sortie, j’ai fais les magasins en m’interdisant d’acheter quoi que ce soit pour Peanuts, j’ai mangé n’importe quoi à n’importe quelle heure avec mes doigts, j’ai lu, j’ai un peu dormi, j’ai regardé deux films en journée, j’ai un peu écrit, j’ai travaillé, j’ai téléphoné, j’ai envoyé deux longs mails, j’ai twitté mais pas tant. J’ai aussi fait une crise d’épilepsie, le premier soir. Comme ça, pour bien me plomber le moral à un moment donné. Avec Celuiquej’aime, on a commandé des pizzas qu’on a pu manger tout de suite à leur livraison, puis le lendemain on est sorti boire un verre et manger à l’extérieur, on a parlé sans être interrompus trente fois.

Puis Peanuts est rentré, c’était chouette de le retrouver, on a passé un week-end en famille et c’était bien. Mais j’ai gardé un arrière goût, une arrière pensée, la Petite Voix qui venait taper à l’arrière de mon oreille interne pour me demander si j’avais assez profité, si j’en avais assez fait, si j’avais bien utilisé le temps sans lui.

Jusqu’à ce que je comprenne un truc sur l’important. Parce que parent de jeune enfant, je suis fatiguée. Tout le temps, depuis un peu plus de deux ans. J’oscille entre la fatigue et la Fatigue, mais le zéro de mon échelle n’est plus « Je lis jusqu’à 1 heure du mat’ tout les soirs de semaine sans soucis » depuis un bon moment. Et quand on confie notre fils, on ne se décharge pas de cette fatigue. Ce serait plutôt le contraire, même, parce qu’il y a cette sorte de contre-coup qui s’abat d’un coup. Et que finalement, les envies de mille choses à faire, elles se heurtent aussi à celle dormir 48 heures non stop.

En fait, l’important quand je confie Peanuts à quelqu’un d’autre, ce n’est pas tant ce que je fais de mon temps mais plutôt ce que je n’en fais pas.

Quand Peanuts n’est pas à la maison, je ne change pas de couche, je ne nettoie pas de caca-qui-colle, je ne négocie pas « Je te change debout ou couché ? », « sur le canapé ou sur la table à langer ? », « ici ou dans la cabane ? » Je ne porte pas 13 kilos de mignonnerie s’agitant sur ma hanche, je ne lutte pas physiquement pour boucler la ceinture autour du siège auto, je n’inonde pas mon t-shirt en saisissant un ouistiti trempé à la sortie de son bain qui adore m’enlacer à ce moment là précisément, je ne soulève pas mon grand bonhomme gesticulant, riant, se débattant. Je ne lis pas le poisson qui dit non, le livre de l’automne et l’imagier des tracteurs. Je ne regarde pas une seule minute de Boule et Bill, du monde de Némo ou l’épisode 215 de La Linea. Je n’écoute pas la musique qui tourne ni ‘keba maman. Je ne décode pas les syllabes approximatives d’un nouveau mot, ni les associations d’idées, d’évènements et de sons qui se construisent dans une autre tête que la mienne ni n’essuie la frustration qu’engendre mon incompréhension de « Bambon manger. Dong ! La cloche » comme désignant des frites. Je ne demande à personne de mettre son bavoir, sa veste, ses chaussures, son casque, ses coudes ailleurs que dans l’assiette ou dans le creux de mon aine sur le canapé. Je ne propose pas mon aide pour me faire rembarrer puis appeler au secours dans la demi-minute qui suit. Je ne réfléchis pas à l’heure à laquelle le repas doit être prêt, à la manière dont je vais présenter le moment de se coucher, à la prochaine activité que je vais proposer qui n’implique pas un écran de télé. Je ne fais pas sécher les jouets du bain, je ne cherche pas de doudou, de tétine, la petite voiture rouge non pas celle-là l’autre mais celle qui en fait est violette parce qu’on n’est pas encore tout à fait au point sur les couleurs quand même, je ne nettoie pas de trace de feutre et je ne ramasse pas de coquilles d’œuf dans l’appareil à cookies. Je ne mets pas trois quart d’heure à préparer une soupe parce que mon commis de cuisine joue avec les légumes, d’ailleurs, je ne prépare pas de soupe, je ne prépare pas de repas : je mange dehors ou une fougasse achetée à la boulangerie du coin, je ne construis pas de tour de cubes qu’on dégommera en riant, je ne vais pas aux toilettes accompagnée, je ne corrige pas de copie à l’heure de la sieste, je ne partage pas mon bol de thé de petit déjeuner pour y tremper des tartines, je ne me lève pas si souvent de table que ça au cours du repas, je ne mets pas un pied à la bibliothèque, je ne transporte ni arnica ni liniment dans mon sac à main, je ne me fais pas arracher mes lunettes, ni confisquer mon livre. Je ne me lève pas encore engourdie de sommeil pour préparer un biberon de chocolat chaud, je ne débute pas la journée aux aurores, je ne me lève pas alors que j’ai encore envie de mon lit. Je ne me fais pas escalader, serrer, écraser, je ne sers pas de parcours de mobilité, mes vêtements de son pas tiraillés.

Et quand il rentre, je recommence tout cela. Le contraignant, le pesant, le lourd. Mais aussi le chouette, le sympa, le marrant, le plaisant. Parce que dans tout ce que je ne fais pas, rapidement, il y a ce qui me manque.

Allez, il rentre dans quelques heures. En attendant, je vais voir ce que je vais faire de ce temps pendant lequel je ne fais pas.

Mentir

Vendredi, il me semble, je suis tombée sur cet article de Rue 89 « Nous avons eu tort de vous faire croire que la maternité est un lieu de délice« . Il fait écho à celui-ci, de Béatrice Kammerer alias Mme Déjantée, Nous sommes des menteuses de mères en filles, que j’avais lu il y a un bon moment déjà et que je relisais ce soir avec un écho encore plus fort.

Je partage ces liens ici parce que je trouve essentielle cette parole qui se libère depuis un certain temps et qui se permet de dire certaines réalités. J’essaie de me pencher sur ma propre histoire. Je crois que j’étais relativement lucide, par rapport à d’autres, avant même de décider de devenir mère. Je me rappelle, notamment, de conversations avec Celuiquej’aime pendant ma grossesse qui me faisait doucement sourire. Il ne se rend vraiment pas compte, je pensais. Bien que davantage avertie, moi non plus.

Je mesure chaque jour combien j’ai de la chance d’être entourée comme je le suis pas des mères mais aussi quelques pères qui osent dire les choses telles qu’iels les vivent. Combien j’ai de la chance d’avoir grandi en tant que personne parmi ces parents qui offraient un tableau vrai. Car il m’a fallu grandir, alors même que j’étais adulte, pour pouvoir devenir mère.

Mon histoire avec la maternité passe davantage par ma sœur que par ma mère. Je l’évoquais hier avec mon frère, devenir parents semble avoir été quelque chose de terriblement naturel pour nos parents, comme si nos arrivées étaient inscrites dans l’ordre des choses et n’avaient pas représenté une forme de bouleversement. Pour autant, je n’ai pas le sentiment d’avoir été éduquée dans l’idée que c’était facile. Ma sœur y est pour beaucoup. Famille recomposée et hasards des chemins de vie, ma sœur est devenu mère alors que j’avais 6 ans puis à nouveau alors que j’en avais 8, puis 15, puis 19. Et sans que je sois capable d’expliquer précisément les mécanisme qui ont abouti à cela, pour moi, l’image de la mère, pendant des années, c’était elle.

Ma sœur, c’était la mère que je ne voulais pas avoir et que je ne voulais surtout pas devenir. C’était la mère qui me faisait peur. C’est celle qui m’a appris très tôt qu’on pouvait aimer ses gosses de toutes ses forces mais que ça ne suffisait pas. Je crois que j’avais l’impression que ma sœur aimait plus ses enfants que ce que ma mère ne nous aimait. Je sais maintenant (et depuis longtemps) que ce n’est pas une question de quantité mais de manière de l’exprimer. Elle le manifestait beaucoup. Et pour autant, même du haut de mes pas tant d’années, je me rendais compte qu’elle était à côté de la plaque sur de nombreux plans. Il n’y a pas de meilleure école qu’avoir grandi sur les plate-bandes de cette sœur déjà mère pour se rendre compte que ce n’est pas facile d’être parents.

Quand j’ai appris que ma nièce, celle qui est née alors que je n’avais que 6 ans, était enceinte dans des conditions assez proches de celles de la première grossesse de ma soeur, j’ai pleuré toutes les larmes de mon corps. C’était mon échec, je n’avais pas pu empêcher l’histoire de se répéter. Quelques jours après la naissance de ma petite nièce, j’étais dans ma voiture et m’est venu la libération suivante : la maternité n’appartenait plus à ma sœur. Un an et demi plus tard, Peanuts naissait, achevant de tortiller curieusement notre arbre généalogique.

Cela faisait quelques années que mes amies devenaient mères et partageaient. Leurs grossesses, leurs débuts de parents, leurs hésitations, leurs bonheurs, leurs craintes, leurs moments quels qu’ils soient. Qu’elles me laissaient entendre, participer, à ces conseils qu’on se donne, ces rappels qu’on se fait, que d’autres réserves aux « initiées ». J’ai grandi en tant que personne auprès de ces femmes qui osaient me dire aussi à moi que non, ce n’était pas toujours facile.

Je suis devenue mère en ayant été autorisée, par mon histoire, à ne pas vivre uniquement des bons moments, à trouver cela dur, à avoir des besoins pour moi, à ne pas évaluer mon taux d’épanouissement au nombre de sourire de mon fils par 24 heures. Je suis devenue mère en ayant déjà relégué ces mères-instagram dans la même sphère que les mannequins filiformes de papier glacé, les acteurs hollywoodiens et les vrais bons plans à l’ouverture des Soldes.

Malgré cela, il m’arrive encore à ne pas laisser glisser sur moi les remarques, les sous-entendus, les attentes. Ce sont celles de mes collègues de boulot, ceux de la voisine de palier, celles de l’inconnu dans une allée de super-marché. Ce sont les paroles de Gens, plus ou moins connus, ce qu’on fréquente sans les avoir choisis, il arrive même qu’on les apprécie. C’est cette pression sociétale, qui vient aussi bien du téléfilm de l’après-midi sur M6 que de ce type croisé dans une file d’attente et qui n’a pas d’enfants, de la personne qui te délivre tes résultats de prises de sang au labo que de cette collègue de boulot jeune mariée. Ce mensonge commun à l’ensemble de la société qui dit qu’être mère, c’est merveilleux, point.

Alors qu’il y a du merveilleux. Il y a de l’extraordinaire, de l’attendrissant, de l’exaltant, de l’épatant, de l’inouï, du beau, du fabuleux. Il y a de l’étourdissant, de l’éblouissant, de l’épanouissant, du joyeux, du captivant, de l’ensorcelant. Il y a aussi de l’épuisant, du contrariant, du décourageant, du démotivant, du douloureux . Il y a de l’amertume, de la souffrance, du trop, du qu’est-ce que je fais là. Les trop-pleins se font dans tous les sens, à chacune de les encaisser.

Je mesure ma chance. Il ne m’a jamais été difficile d’aimer Peanuts, j’assume dans leurs grandes majorités les choix que je fais et que nous faisons dans notre parentalité, j’arrive à surmonter mes et nos erreurs, je suis plus qu’épaulée par le père de mon enfant (bien que le paragraphe de Mme Déjantée sur le travail invisible du parent-par-défaut me colle les larmes aux yeux), aidée par ses grands-parents. A la naissance de Peanuts, Minka m’avait proposé de me qualifiée de « natural mother » et oui, il y a toujours eu quelque chose d’assez naturelle dans ma façon d’être avec Peanuts. Oui, il y a des moments où il m’est vraiment facile d’être sa mère et oui, je mesure ma chance. Je sais aussi qu’il n’a que deux ans, que je n’écrirais peut-être plus les choses ainsi dans quelques années.

Ma chance c’est aussi d’avoir su depuis le début que la mère parfaite est une connasse et qu’elle n’existe pas. C’est d’avoir décidé de devenir mère en sachant que je ferais toujours de mon mieux aux côtés d’un homme qui ferait toujours du sien et en pariant sur le fait que ça suffirait. C’est de réussir à puiser en cela une force qui permet de résister la plupart du temps à la pression sociétale, de ne pas admettre l’image qu’elle me renvoie de moi-même parfois.

Je trouve essentiel non pas de noircir le tableau pour chercher à faire contre-poids mais de raconter, de partager, d’échanger les vérités. Pour celles qui sont déjà mères mais ne savent pas qu’elles ont le droit de ne pas vivre leur maternité comme un paradis terrestre. Pour ceux qui sont pères et entendent que ce n’est pas épanouissant pour eux parce qu’ils sont des hommes. Pour chaque parent qui à ses moments de souffrance, chaque futur parent, en particulier s’ils regardent les téléfilms de M6 l’après-midi. Il y a du merveilleux, oui. Laissons tout le reste devenir public aussi.

16-12-25-43

Kamoulox

La fatigue, paire de bottes de plomb. Voilà que ces vendredi après-midi que je devais occuper à conquérir le monde, bloguer, lire et dessiner, sont consacrés à capturer quelques moments de sommeil – trop peu pour être reposée – et à regarder le temps passer trop vite, derrière les pages d’un bouquin. J’ai été nager plusieurs fois, je n’en ai pas eu la motivation aujourd’hui. C’est l’arrivée du froid, comme tous les ans, même si on le devine plus qu’on le ressent, ça me paralyse… Le travail et les nuits trop courtes ont raison de ce bel état de dynamique dans lequel j’arrivais à me maintenir. Je garde du bon, j’y arrive, mais vivre n’est plus aussi facile. Je savais que ça ne durerait pas, je le dis sans tristesse.

J’ai crains un moment que les nuits renouent avec celles de l’an dernier. Il y en a eu quelques unes, puis ça s’est calmées. Elles ne sont pas toutes parfaites mais il devient plus rare d’être réveillés par l’Enfant Cahouette que l’être. Il continue d’être matinal pour le premier biberon, se rendormant très vite ensuite et me laissant, maman Hibou, trop réveillée pour imaginer prolonger ma nuit. On s’habitue, faut croire, à ce coucher plutôt tôt.

Ça reste insuffisant.

Mes journées de boulot, mes semaines, sont riches riches riches. J’adore ça tout en m’en inquiétant un peu. Dans cet emploi du temps tel que je me l’impose, je n’ai pas de fenêtre pour souffler. Pourtant, il va bien falloir que je case quelque part ma gastro annuelle, ainsi que ma bronchite et ma laryngite et les 2 jours de séjour en Aphonie qui l’accompagne. Il faut que j’arrête de blinder mes journées d’heure de séances pédagogiques tout en gérant 50 élèves par récréation, j’en demande trop au simple être humain que je suis.

Celuiquej’aime veut qu’on laisse l’Enfant, qu’on le confie le week-end. Une part de moi sait qu’il a raison, qu’on peut le faire, que ce n’est pas mauvais. Elle crie bien moins fort que la Louve à qui on parle de laisser son petit. Je ne m’explique pas bien de pouvoir le confier à sa crèche sans difficulté y compris à des moments où je pourrais le garder et de bloquer à l’idée de le laisser ailleurs quand je n’y suis pas contrainte. Pourquoi j’arrive à faire confiance à ce groupe d’inconnus qu’est le personnel de la crèche et pas à nos parents ? Sans doute en partie parce que je n’ai jamais vu vraiment faire le personnel de la crèche alors que je suis la fille de mes parents, la belle-fille des autres, parce que j’ai été mère dans la pièce où ils sont grands-parents. Aussi parce que la crèche est un espace totalement sécurisé et qu’on passe beaucoup de temps à fermer les portes, retourner les queues de casseroles, interdire l’accès aux escaliers, éloigner le chat qui souffle, autre (pas besoin de préciser) dès qu’on est ailleurs. Mais encore, est-ce ce qui m’inquiète le plus ? Oui. Non. Je ne sais pas. Je n’aime pas ce qu’on lui dit, comment on lui présente les choses. Je me hérisse quand on parle de caprices, je m’étouffe quand on houspille ses pleurs, je m’étrangle à multiples reprises. Je suis là, je relève, je compense, j’explique, je réplique. Mais tout seul…

Je sais que je ne peux pas le protéger tout le temps, que je ne serai pas toujours là, qu’il entendra bien pire que de nos familles par tant d’autres personnes.

Tiens, l’autre jour, au jardin, une petite a essayé de le pousser de la balançoire, la nounou (la nounou !) l’a saisie et lui a asséné deux grandes tapes sur les fesses. Peanuts en a pleuré alors qu’il n’a pas été touché. Peut-être ce geste réalisé tout proche, peut-être le contre-coup de la frayeur d’avoir manqué tomber, peut-être de me sentir me glacer devant cela. Peut-être un peu de tout ça et d’autres choses.

Alors oui, nos familles sont loin d’être les pires personnes à qui le confier. Mais…

…mais j’ai entendu lui dire « Oh, tu n’es pas beau quand tu pleures comme ça » ou « ce n’est pas gentil de ne pas faire [ce que l’adulte voulait] ».

…mais j’ai vu lui donner à manger parce qu’il pleurait ou parce qu’il s’agitait ou parce qu’il demandait de l’attention. Bref, pas parce qu’il avait faim et alors qu’il ne demandait pas à manger.

…mais j’ai vu les adultes attendre de lui qu’il soit disponible, câlin, joueur quand ils décrétaient que c’était le moment de l’être, qu’il dorme sur commande quitte à le laisser pleurer dans son lit.

…mais je ne vais pas vous dresser une liste de ce qui ne colle pas du tout avec mes manières de concevoir les choses avec lui. Nos manières. Parfois elles ne sont pas les mêmes. Peut-être que les exemples que j’écris vous paraissent détails, choses sans importance. Elles ne le sont pas pour moi.

Plus on avance, plus, Maman Louve, j’écoute mon petit. Plus on avance et plus lui faire confiance s’avère être la meilleure solution dans la majorité des cas. Lui laisser le temps de terminer, attendre qu’il accepte que c’est le moment pour faire, lui expliquer même ce qu’il ne semble pas pouvoir comprendre, lui parler encore et encore, lui demander d’expliquer, de montrer, lui proposer de choisir. Bien sûr, je vais à l’encontre de ce qu’il veut, régulièrement, parce qu’il est questions de sécurité, d’hygiène, de moment, parce qu’il y a des choses que je refuse par principe, parce que je n’ai pas forcément envie pour moi, pour mon corps (il aime beaucoup me donner à manger en ce moment). Mais le considérer comme une personne est à la base de tellement.

Je m’éloigne de… Du propos ? Y en a-t-il un ? Je ne sais pas où va ce post. J’ai envie de vous dire que je suis fatiguée parce que c’est tellement vrai. Que j’aime mon fils tellement que ça bouffe tout par moment, et que je ne m’en défends pas. Que je perds le fil, souvent. Que ce n’est pas si grave. Que j’ai des tas de peurs pour lui, tout le temps. Que j’ai envie qu’il croque le monde. Que je dois prendre sur moi pour le laisser faire et suis tellement heureuse pour lui quand il y arrive. Que je ne suis pas toujours d’accord avec son père. Que son besoin de se reposer de la parentalité me vexe parfois. Que mes gratins de légumes sont meilleurs de semaine en semaine. Que Peanuts est épatant, depuis pas loin de 22 mois maintenant. Qu’il y a des choses pour moi dont je refuse de m’occuper, parce que je n’arrive pas à en parler. Que j’irais bien dans un salon du livre ce week-end. Que j’ai séché la piscine sous l’excuse foireuse qu’il y a des traces rouges dans ma culotte. Que je ne comprends pas pourquoi la trilogie de Joe Dashner s’appelle le Labyrinthe puisque seulement un tome sur trois se passe dans un labyrinthe. Que, Dédale m’excuse, je place mal une fois sur deux le y dans le mot « labirynthe ». Qu’il fait doux pour un automne et que si je n’aime pas la préparation froid, j’adore les lumières.

Puis pour cette fois, ça ira.

Louve

Alors il éclate de rire, encore, et ce son là reste le plus merveilleux de tout l’univers –éléphants et tortue inclus-, il cherche, il provoque le jeu, les chatouilles, la poursuite, il invente qu’on est en train de s’amuser alors que je croyais qu’on faisait bêtement la queue à la caisse, puis il réclame un morceau du pain frais qu’on n’a pas encore payé parce qu’il vit une grande histoire d’amour gustatif avec le pain sous toutes ses formes.

C’est lui qui m’épuise, ses deux réveils par nuit en dessous desquels il semble qu’on n’arrivera plus jamais à descendre, cette énergie débordante, ces dix kilos et leurs forces, son envie permanente de vivre à notre hauteur, ses exigences, ça, là, maintenant, tout de suite, l’attitude qui veut dire « si » quand nous on a dit « non »…

C’est lui qui me tient, son enthousiasme quotidien, sa persévérance dans les apprentissages, son entêtement en tout, et son rire, ce rire, son besoin de nous, ses  petites mains qui se plient et se déplient en rythme, le « da ! » qu’il adresse aux choses inaccessibles, la bouille chafouine, la débrouillardise grandissante.

Je me perds, je m’en rends compte. Je marche un peu à côté de moi, peut-être bien de mes pompes. La louve me rappelle à moi, bizarrement, alors que c’est celle de moi que je connais depuis le moins longtemps. Sans doute parce que d’autres me reviennent étrangères, comme cette prof triste et sans enthousiasme, qui n’a plus d’idées saugrenues-mais-qu’on-réalise-quand-même, qui ne sait plus déconner avec ses élèves. Victime de l’épuisement mais surtout d’une ambiance d’établissement tendue et tendeuse, Petit Collège je ne te reconnais plus.

Il me bouleverse et pourtant il m’ancre et me rappelle à moi-même.

Tranches de cahouette

Il regarde par la fenêtre. De plus en plus souvent. Il s’installe contre elle, debout, dans le salon ou la cuisine, là où elles sont portes donc où les vitres descendent bas. Et il regarde. Souvent, il commente. Avec ses séries de syllabes sur différentes tonalités. Parfois, il se retourne, me cherche du regard, me trouve puis me sourit. Et s’en retourne à sa fenêtre.

Il se déplace debout. Il longe les meubles, les murs, pousse les portes… jusqu’à ce qu’il n’ait plus d’appui. Là, il hésite, évalue la distance vers le support suivant. Certaines fois, il plie doucement les genoux, reprend temporairement le quatre pas, puis enchaine. D’autres, il se lance, fait un pas, se déséquilibre et se rattrape. Et quand il veut aller vite, on entend son galop à quatre membres sur les sols de l’appartement, à toute vitesse.

Il jette, dérange, démonte, détruit. Son chaos personnel. Mais il sait aussi, minutieusement, changer les stations de radio en faisant tourner la molette avec son index, allumer la lampe portable, lancer les chansons du livre musical.

Il a compris qu’être trop petit pour attraper les choses en hauteur n’est pas insoluble. Il commence à transporter, ainsi, certains jouets, certaines boites, d’une pièce à l’autre pour atteindre d’autres hauteurs.

Il sait descendre les marches. Il se tourne et glisse en marche arrière d’un degré à l’autre. Je me demande bien où il a appris ça, on vit dans un quotidien sans marche.

Il a inventé le Peanuts Ball. Il ne nous manque qu’un tigre pour jouet avec nous.

Il devient un petit peu câlin. C’est fugitif mais on progresse.

Il rit mais qu’est-ce qu’il rit.

Et tout va mieux, quand il rit.