Suspensions

…qu’il s’est toujours appartenu à lui-même et jamais à nous mais l’impression que plus ça va plus c’est vrai alors que ça l’est depuis toujours…

…savoir exactement comment je vais. Je me sens plutôt bien mais la Petite Voix traîne dans les parages en chuchotant qu’il ne devrait pas en être ainsi, parce qu’en toute objectivité, je cumule pas mal de lassitude et de fatigue, puis il y a cet automne de plus en plus hivernal et toutes ces petites choses plus ou moins un peu grandes en fait. Alors la Petite Voix chuchote que c’est le médicament-qui-fait-peur qui dit que je vais bien. Allez savoir de combien c’est vrai et…

…continuer doucement de perdre du poids sans avoir l’impression de lutter, en tout cas la majorité du temps. Habituée à yoyoter, je rencontre là quelque chose de nouveau. Je ne peux pas m’empêcher de m’inquiéter un peu parce que je ne sais pas comment j’ai fait et…

…chaque matin et soir, de plus en plus naturellement, avec cette grande bécane à deux roues et…

…couleurs hallucinantes de levé de soleil entre la mer et le front de nuages. J’en ai presque perdu l’équilibre alors je…

…n’ai pas raté un seul goûter fait maison les jours d’école et en tire une forme de satisfaction assez agréable. Et l’idée pas si saugrenue de prendre des actions chez mon fournisseur de chocolat à dessert…

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Ne le répétez pas

Ne le répétez surtout pas à ces hordes de touristes qui s’entassent serviettes contre serviettes sur nos plages de juin à septembre et s’extasient devant cette mer de carte postale « Ah qu’elle est belle, ah qu’elle est bleue, la mer d’azur dans sa baie séraphine ». Non, ne leur dites surtout pas mais elle n’est, cette mer bleu plat à peine grêlée de mousse, rien bonne qu’à la toile de fond de leurs selfies à peau rougie. La mer que j’aime et ne peux quitter c’est celle des saisons qui la teignent d’encre, de charbon, de nuit, de fucus, qui lui donnent des reliefs à la lumière rasante d’un soleil bas sur sa ligne de fuite, qui laissent entendre que se trame en son fond de sombres aventures, de tragiques existences. C’est là qu’elle est Belle, à l’automne, à l’hiver, dans son mariage avec un ciel démonté aux camaïeux improbables de gris à rose sans passé qu’infimement par le bleu. La mariée était en obscur, son voile était d’écume en rouleau sur les plages, quittant pour y revenir sans cesse sa couche même pas nuptiale, princesse aux petits galets ronds dont le choc rythmé chantent une complainte mélancolique adressées aux goélands, aux pécheurs et aux poètes. Ne leur répétez rien. Et venez écouter. Venez contempler.

Entrer dans l’hiver

Ça s’est passé brutalement, comme cela se fait ces dernières années. On entend l’automne s’installer chez les autres et ici, pas une feuille ne craque sous les pieds. Les bourrasques décrochaient des branches de la verdure à peine dorée, le ciel ne dérogeait pas à son bleu, la mer appelait toujours à la baignade même si celle-ci supposait un peu d’oubli de soi-même. Puis une nuit, le ciel a crevé et tonitrué l’entrée en scène de la saison. Depuis, ce ciel pleut plusieurs fois par jour, parfois à gros sanglots, souvent en plaintes silencieuses. Le changement d’heure fait débarquer l’idée de nuit au milieu même de nos après-midi. Les mains demandent après une tasse chaude pour se lover à son tour comme on caressait nos doudous.

Et tout en même temps qu’on entrait dans un automne aux accents déjà hivernal, il a fallu sortir des vacances scolaires. Ouvertes par une journée de lente défaillance, le corps qui lâche contre les virus conjugués d’une laryngite et d’une gastro, j’ai profité de ces deux semaines sans en même temps vraiment les voir passer. Si je suis sincère avec moi-même j’avoue que m’a manqué terriblement une paire de jour seule comme j’ai toujours aimé entamé ces congés d’entre périodes, malgré la semaine rien qu’en couple. Elle a fait du bien. Elle repose les bases, les repause aussi.

Je goutte toujours à cette chance que j’ai de retrouver mon travail avec plaisir. Tout n’y est pas simple pourtant, je pars en guerre contre, pour. J’essaie de nier que ça y est, c’est là, les semaines de l’année que j’aime le moins et nous conduisent sans retour possible au début décembre et ces journées si dures au collège. Celles où s’articulent avec force grincements et douleurs la fatigue de chacun, les maladies petites mais récurrentes, l’excitation sans cesse prospérante des élèves, l’énergie sans cesse déclinante de l’équipe, l’agacement si facile, l’exaspération si attirante. Je reprends, tout de même, avec entrain le chemin de l’école.

Hier, après les cours, élèves partis, locaux quasi vide, j’allais vers les bureaux dans l’attente d’une réunion. Seule dans ces couloirs devenus si familier je me demandais si c’était l’ancienneté ou un sentiment curieux de légitimité qui me donnait ainsi la sensation d’être à ma place. Plus cela va, plus j’accepte de croire que je fais bien mon travail sans que vienne me heurter cette sensation d’imposture.

Et je continue d’aimer cela, ce que je fais.

J’ai eu, aujourd’hui, ce qui me manquait tant ces derniers jours : des heures à moi à faire ce que je voulais, sans réfléchir ni planifier. L’enfant cahouette est ailleurs en famille, facilité pratique à nos contraintes hors parentales de ces 15 dernières heures. J’ai passée une bonne partie de ces temps sans l’avoir prémédité à choisir des cadeaux de Noël. Le hasard d’un livre vu en rayon entraînant une idée puis une autre qui appelle une envie qui suppose une recherche qui devient une liste puis un panier puis… Il ne m’en manque plus que deux et demi, voilà qui me surprend moi-même.

Je transpose, un peu, de ne pas savoir toujours comment m’occuper de moi en attentions pour les autres. Et en faisant cela, je me fais du bien. Gagnant partout, même mon banquier.

Je me suis occupée, un peu, de chouchouter ce blog. Il reste mon nid, ma tanière, même si j’y manque. Il faut que je vole son temps, et je suis mauvaise fraudeuse. Et il y a ce blocage, le truc du forgeron. C’est en forgeant qu’il devient. Moi c’est en n’écrivant peu que je n’écris presque plus. Je ne sais plus n’y jeter que quelques mots, comme ça, en passant. Je n’ose pas, même, quelque part. Tout cela, je sais qu’on en guéri, je suppose même savoir comment. En commençant par savoir que grandit un enfant, peut-être bien.

Puis j’ai toujours écrit davantage en allant mal et voilà donc que je continue de me sentir bien. Je suis ainsi, écriveuse à l’affect, et cela fera donc mon affaire. En attendant, je vais me faire un thé.

 

Bruissements d’automne en altitude, quelques semaines il y a.

Pas de nouvelles

J’ai tellement intégré ce rythme de l’année passée, ces heures de séances pédagogiques à en faire dégueuler l’emploi du temps, celles d’accueil « libre » à flux tendu, jonglant entre les demandes des élèves et ces mille choses à faire par jour, que j’ai trouvé cette rentrée tranquille.

Trois semaine après, je comprends qu’elle ne l’a pas été tellement que ça, que j’ai surtout gagné en efficacité sur de nombreux points, que j’ai appris à bouleverser la todolist d’une journée autant de fois que nécessaire sans que ça me stresse particulièrement. Je découvre aussi à quel point j’ai confiance en moi-même dans mon travail, sentiment assez étranger que je connais peu ailleurs dans ma vie. Je me sens compétente et légitime sur de très nombreux points et comment écarter, me faire aider, contourner ceux alors lesquels je ne suis pas à l’aise, et je connais mes capacités, je sais que le flou s’estompe, que les organisations de dernières minutes fonctionnent quasiment toujours, je connais mes limites, une bonne partie de celles de mes élèves, je sais dire quand je ne peux pas, ne sais pas, je sais apprendre, encore.

J’ai la sensation de faire une rentrée de vieille prof aguerrie et c’est sans doute un peu ce que je suis.

Côté fréquentation, le CDI retrouve cette ambiance perdue depuis trois ou quatre ans, ces élèves qui accourent avec une véritable envie d’être là vraiment nombreux, mon « fan club » rivé à mon bureau et dix mains qui se lèvent quand je commence à dire « J’aurais besoin d’aide… » et avant même qu’iels sachent ce que je vais demander. C’est quelque chose qui me manquait et que je retrouve avec ravissement.

A côté de cela, Peanuts fait son bonhomme de chemin, laisse son père devant l’école sans se retourner, revient le soir plein de besoins de tout petit, qu’on l’aide à manger, qu’on le porte, que chaque chose mette cent ans à se faire, mais tout de même, que ce soit lui qui demande « Une baguette s’il te plait » à la boulangère, hein, régresser mais pas trop.

Dans tout cela, j’ai une énergie dont je ne saisie pas bien l’origine. Je ne cherche pas trop à comprendre, m’occupe plutôt à l’employer. Et là, comme ça, je peux vous dire que je vais bien. Et c’est déjà pas mal.

 

Et voilà. On s’en est allé, on s’en est revenu, on s’en va rentrée.

Cette fin août comme tant d’autres, comme aucune autre.

Nos trois semaines loin de nos pénates ont été plutôt réussies. On s’est dépaysé, on a pris du temps pour être nous trois, on a rempli nos journées de mille petites et grandes choses. Peanuts a adopté tout un tas de nouveaux mots et vu de quoi alimenter copieusement son imaginaire, il a grandi infailliblement.

Il rentre lundi. Petite section de maternelle.

Ça ne change rien : il est quand même né avant hier.

Hier soir, pourtant, on a démonté son lit de tout petit.

Il y aurait tant à dire sur ces vacances, sur ce retour, sur les jours à venir. Il y a pourtant un grand fouillis dans mes mots.

ça va revenir.

 

Une semaine plus tard

Je sors de ma première semaine d’apprentie vélotaffeuse et ma conclusion c’est que le vélo, ben c’est le bien.

Mon trajet, c’est un poil moins de 5 km d’après Google Maps, essentiellement de piste cyclable (où le sera vraiment quand les travaux qui en bouffent une grosse partie seront terminés). Il descend légèrement à l’aller même si à aucun moment je n’ai de cote, dans un sens ou dans l’autre. De bonnes conditions pour commencer.

On m’a prêté un vélo. C’est un vélo pliant, avec des roues de 16 pouces et 3 vitesses. Ça, c’est pas idéal. Je mouline beaucoup, le développement n’est pas très confortable et il y a deux ou trois endroits où je dois m’arrêter pour des trottoirs qu’un vélo plus grand avalerait sans sourciller. Mais c’est un bon moyen pour voir si je vais m’accrocher. Et ça me permet de tester le schmilblick sans investir dans un vélo qui risque de finir pendu dans une cave. Puis du coup, c’est ma carotte : si je suis toujours motivée au bout de 3 semaines, je m’autorise à m’offrir un vélo.

Cette semaine, j’ai pris le vélo 3 jours, le réveil du 4e jour étant marqué par un gros orage de printemps. C’était pas mal pour démarrer.

Ce qui est super c’est que ces 25 minutes de pédalage le matin me donne beaucoup d’énergie pour le reste de la journée. L’itinéraire est assez sympa même si j’ai hâte que les travaux soient finis (mais ce n’est prévu qu’au milieu de l’été). Peanuts est ravi de monter sur le porte-bagage pendant que je pousse le vélo pour rentrée de la crèche par les trottoirs et on gagne pas mal de temps du coup. J’ai aussi vraiment bien dormi les nuits qui ont suivi.

Parmi ce qui me plait moins, il y a de ne plus pouvoir écouter la radio (je vois des tas de cyclistes avec des écouteurs, mais en ville, je trouve que c’est très – TRES, même – dangereux). Avec l’arrivée du très beau temps et de température plus que douce, j’arrive au travail un peu transpirée mais j’ai réglé la question avec un brin de toilette et un haut de rechange. Il y a aussi que les gens sont des boulets. Les autres cyclistes qui dépassent n’importe comment ou prennent toute la largeur de la piste à plusieurs pour discuter, les piétons qui déboulent de n’importe où… Bon, ça, ça ne me change pas trop des autres conducteurs quand je suis en voiture. Et à la rentrée, ça devrait être plus facile avec la fin des travaux et donc de la cohabitation avec nombres de piétons.

Je sors contente de cette première semaine et j’ai presque hâte de retourner bosser demain pour reprendre la route… cyclable. Voilà une idée qu’elle n’était pas mauvaise dis donc.

Pédale

Quand je suis tombée enceinte de Peanuts, je me sentais physiquement solide dans mes jambes, dans mon souffle, endurante. Je n’étais pas mince mais je n’étais pas gênée par ce que je voyais dans la glace. Mon corps et moi, on s’entendait plutôt bien, on était prêt pour la sous-location.

Ensuite, j’ai aimé mon corps enceinte. J’ai aimé ma mine, mon ventre, ma silhouette, j’ai adoré mes cheveux. J’ai aimé habiller ce corps, j’ai aimé le promener, le photographier, l’utiliser.

Puis il s’est vidé. Je l’ai senti plus fort que je ne m’y attendais, plus capable. Je m’ignorer savoir accoucher.

Je n’ai pas eu de rupture violente ensuite, de dégoût, de difficulté à me reconnaître. Très vite, mon corps a ressemblé à ce qu’il était avant. Les hanches plus larges, un peu, peut-être. Des vergetures supplémentaires, sans doute. Mais à mes années de pertes et prises de poids importantes j’avais enfin trouvé un bon côté : je connaissais mon corps changeant, je savais que je n’étais pas uniquement condamnée à subir, que c’était un temps. J’avais peu d’attente, aussi, je crois. Et surtout, ce corps, il avait été à tellement de monde, à moi, à ce bébé, aux médecins, infirmières, sages-femmes, j’avais surtout besoin de temps pour lui. J’ai rééduqué l’intime, laissé la nature faire son boulot côté sous-location. Le temps pour lui, je ne l’avais pas, occupé par mon nourrisson. J’ai commencé à vouloir courir de nouveau, me réapproprier mes muscles, retrouver une fatigue différente de l’épuisement total que je ressentais. Mais je n’avais pas encore le feu vert pour cela. Quand je l’ai enfin reçu, il me manquait la profonde motivation, notre organisation branlante était trop installée, la saison était trop chaude. Bref, j’avais tout un tas de raisons, bonnes, légitimes, logiques… ou pas, pour ne pas me remettre au sport.

L’été est venu. Puis la rentrée. Puis ces plus ou moins 9 mois pendant lesquels Peanuts se réveillait 3 à 8 fois par nuit, pendant lesquels il était malade tous les 15 jours, pendant lesquels j’ai repris le travail dans des conditions nerveusement exténuantes, pendant lesquels la fatigue a laissé place à la Fatigue puis à une forme d’exténuation mentale. Dégager du temps pour faire du sport était relégué dans les dernières pages de la liste des priorités.

Puis l’été est venu. Les choses se sont arrangées. Doucement. On a trouvé des solutions à pas mal de choses, on a simplifié une partie de notre existence, Peanuts a recommencé à dormir des nuits complètes, une nouvelle année scolaire s’est ouverte avec des conditions de travail franchement bonnes. Et quand je me suis réellement attardée sur la question, je n’ai pas vraiment été contente du bilan. Je n’aime pas les limites de mon corps, de mes muscles, de mon souffle. Je n’attends rien d’extraordinaire mais je ne m’y sens pas bien.

Et voilà que depuis Noël, je suis grossissante. Je prends du poids. Pas beaucoup, pas rapidement. C’est cette sensation – la connaissez-vous ? – du corps en expansion, de la masse augmentante.  De mes années de yoyo, je retiens ça. Je sais sentir que je suis dans une période allant vers la prise, la perte ou la stabilité du poids. Il y a un inconfort dans l’expansion avec laquelle je sais vivre depuis longtemps mais que j’ai également appris à enrayer. Cela passe surtout par ce que je mange et ne mange pas, ce que je bois. Les muscles, le souffle, je sais aussi comment m’y sentir mieux. Cela passe par le sport, au moins un peu. Mais je repousse, je mets au loin de moi. Un peu de piscine, histoire de, pas mal de circulation à pieds. Mais je n’arrive plus à consacrer de temps, mon temps seule si précieux, à pratiquer un sport régulier.

La solution, j’y pense depuis quelques semaines : si je n’arrive pas à prendre du temps pour le sport, il faudrait combiner un temps consacré à autre chose pour en faire aussi un temps sportif. Typiquement : le temps de trajet entre le boulot et la maison (et inversement).

J’y suis. J’ai levé quelques obstacles (un rien peut devenir un obstacle, pour moi). J’ai un vélo donné, j’ai le matériel nécessaire pour circuler avec, le retrouver là où je l’ai laissé. J’ai même fait ce matin un aller-retour sur ce trajet quotidien pour le repérer, mesurer en temps. Bilan : je n’ai pas les jambes, le trajet est moins plat que je ne m’y attendais, ça me prend un peu plus de temps que prévu. Pourtant, je suis convaincue que ça se tente. Que les jambes, je finirai par les avoir. Que le faux-plats, c’est une habitude à prendre. Que le temps n’est jamais que 5 minutes de plus que ce que je mets en voiture.

Et comme je me connais, j’écris cela. Pour me souvenir et pour m’engager. Me rappeler pourquoi c’est important. Me fixer un objectif, celui d’aller au moins deux fois par semaine (sur les quatre jours où je travaille) au collège ainsi, et me promettre de venir ici faire un état des lieux.

Et maintenant, y a plus qu’à.

pix : Alexas_Fotos via Pixabay

La prof des livres

J’ai grandi dans un petit village. Si petit qu’à l’école, il n’y avait que deux classes : la maternelle, qui scolarisait même les enfants de 2 ans, et la primaire. La directrice était une habitante du village, mère d’un copain, amie de mes parents. Mon chemin a croisé ceux de plusieurs maîtresses, la chance qu’elles tiennent toute la route, que certaines me marquent profondément et positivement. Toutes ont adopté cette ambiance très particulière, cette façon pour nous-les-gosses d’aller à l’école comme on se rendait chez les copains, de parler aux enseignants comme s’ils faisaient partie de la famille.

J’ai été scolarisée à l’âge de deux ans mais n’ai la sensation d’être entrée à l’Ecole qu’en arrivant en 6e.

Là, pendant une semaine, les cours s’ouvraient sur le remplissage de petites fiches. Les profs, tous, voulaient mon nom, mon prénom, mon âge. Que je nomme la profession de mes parents, que je me rappelle l’âge de cette sœur tornade présente en pointillée dans nos vies (je lui ai donné 22 ans pendant les 4 qu’a duré ma scolarité là-bas je crois).

Et surtout, on m’a posé cette question qui tarabuste les enseignants (enfin, certains, moult) et on se demande bien pourquoi : quel métier veux-tu exercer plus tard ?

Moi, j’avais 11 ans, voyez-vous, et dans le fond, j’imaginais vaguement être cow boy et pirate à mi-temps à condition qu’il y ait une bibliothèque à bord du bateau. J’étais aussi persuadée (à raison, non ?) que j’avais le temps d’y penser et je ne me sentais pas totalement concernée. Pourtant, il n’était pas entendu que ces maudites fiches souffrent un champ vide. J’étais persuadée que « je ne sais pas » était une mauvaise réponse. Alors, le premier jour, j’ai réfléchis très vite, et en même temps que je m’interrogeais sur la présence d’un « p » dans « comptable », j’ai écrit que je voulais devenir auteur-illustrateur.

(Ouais, je sais, je n’avais pas encore le réflexe de féminiser les professions. Quelque part, ça montre aussi que l’idée que je ne puisse pas exercer un métier quelconque parce que j’étais une fille ne me touchait pas des masses)

Cette réponse trouvée, je l’ai reportée sur chaque fiche, pour chaque prof. En 6e puis l’année suivante, et la suivante, et encore la suivante. Mais là, tout de même, nos profs ont commencé à nous prévenir qu’il allait falloir qu’on décide de ce qu’allait devenir notre vie de cet instant jusqu’au jour de notre mort sans possibilité de retour en arrière. Bon, eux, ils utilisaient plutôt des termes comme « choisir votre orientation » mais ça avait cette valeur implacable et irréprochable.

Alors moi j’ai joué le jeu et j’ai essayé de décider ce que je voulais faire tout du long de ma vie la mienne à moi. J’ai avancé l’idée de devenir palefrenier soigneur (ouais, toujours au masculin) parce que je savais que je ne serais jamais une grande cavalière mais que j’envisageais assez bien de passer mes journées dans le crin poussiéreux et le crottin humide tant que je pouvais, ma vie entière, caresser des canassons sur la peau toute douce dans le creux derrière les naseaux.

Mais en vrai, on ne décide pas beaucoup de son orientation et comme j’étais en tête de classe on m’a découragée de faire autre chose qu’un bac général dans lequel j’étais censée briller comme une étoile au firmament (avec un 8 en philo au bac en filière L, j’ai été loin de guider les navigateurs à travers tous les océans de la planète mais ça, c’est une autre histoire).

Il se trouve que cette année là et pour la deuxième année consécutive j’avais une prof d’Arts plastiques sensationnelle. Devenir prof d’arts plastiques au moins presque aussi bien qu’elle me permettant de lever la pression qu’on me mettait pour le bac général et de m’éviter de partir en formation en alternance très loin de chez moi, j’ai choisi le confort relatif de la seconde générale avec option Arts plastiques et la perspective d’un CAPES. Et l’équipe enseignante était ravie.

En seconde, j’ai eu un nouveau prof d’arts plastiques. Un vieux bonhomme aigri qui faisait des commentaires salaces sur la plastique de ses élèves les plus jolies, blasé de son métier exercé par défaut n’ayant jamais réussi à vivre de son expression artistique seule. Je me suis également pris en plein dans la tronche le talent de nombres de mes camarades de classe. J’ai assez vite confié à mes parents que euh ben finalement je savais pas trop si j’étais faite pour ça. Eux, depuis toujours, ils étaient cool et ouverts : je pouvais faire ce que je voulais, même un CAP crins et crottin (enfin flic ou militaire bof bof bof mais bon si j’y tenais vraiment et bien j’avais qu’à) et y avait rien de grave à pas savoir à 15 ans ce qu’on voulait encore faire à 60.

Je me suis laissée vivre jusqu’en terminale, contente de ce que j’apprenais dans mon option, satisfaite de l’ambiance foutraque de ma classe artistique, tellement soulagée de ne plus être victime du harcèlement scolaire que je subissais depuis ma 6e (mais ça, je l’ai compris 15 ans plus tard).

La terminale arrivant, on m’a demandé quelle prépa j’allais faire. Ah non, pardon, je suis censée écrire qu’on m’a demandé de choisir de nouveau une orientation. Là, tout de même, j’avais un peu plus de bouteille et même si je ne savais toujours pas ce que je voulais faire de ma vie professionnelle toute entière, je savais ce que je ne voulais pas faire de mes études à savoir : une prépa (sur le site de la prépa de ma ville, les 2 premiers mots du « petit lexique à l’usage des nouveaux » c’était « bizut » et « bizutage », je n’ai pas été plus loin), errer sans but dans des filières peut-être intéressantes mais sans débouchés, m’engager dans un cul de sac en cherchant à décrocher un diplôme quelconque qui n’avait aucune valeur dans le monde du travail. Les études, d’accord, mais pas sans savoir où j’allais.

Les chevaux étant sortis de ma vie depuis plusieurs années, j’ai suivi la piste de ma première passion : les livres. J’ai trouvé que l’ONISEP publiait un guide « les métiers du livre » qu’on s’est procuré grâce à Internet (ce qui était un peu magique à l’époque). Et dans ce guide, il y avait un encadré, assez court, même pas un article complet, sur le métier de professeur documentaliste. Alors comme ça, elles étaient profs !

Je me rappelle avoir épluché ce guide, l’avoir détaillé, repris, relu, surligné, corné. Et toujours en revenir à cet encadré.

Je me suis documentée, j’ai posé des questions, j’ai même rencontré le Conseiller d’Orientation (et ça n’a servi à rien), et j’ai décidé de devenir profdoc. Je n’ai plus changé d’avis. Je ne regrette jamais ce choix (bien qu’il manque de crin, de poussière et de creux de naseaux à caresser).

Cette semaine, j’ai reçu au CDI la nouvelle version du guide « Les métiers du livre » de l’ONISEP. Le métier du professeur-documentaliste n’y apparaît plus, sans doute réserver au numéro consacré aux métiers de l’enseignement. Je pense qu’il faut le prendre comme une reconnaissance supplémentaire de notre rôle pédagogique, reconnaissance qui fait défaut bien trop souvent. Pourtant, ça me fait un pincement au cœur de penser que la presque-moi de 2017 passerait sans doute à côté d’une vocation avec cette réécriture. Et puis, ça m’interroge sur notre avenir à nous, profdocs, comme souvent, tout ce qu’on nous tire et attire vers les technologies numériques nous éloignant des exemplaires papier qui pourtant peuplent nos étagères.

Mais rien n’est perdu parce que, vous savez, les élèves m’appellent souvent « la prof des livres ».

Mercredi, 21h57.

Mercredi, 21h57. Je pose mon sytlo, un niceday liquid roller 07. Rouge. La pile de copies mesure pas loin de 4 centimètres, ramassées depuis vendredi seulement, et toutes ne sont pas là. Contrôles, recherches. Et encore, je n’ai pas reporté les notes…

Derrière moi, l’étendoir, vidé ce matin, supporte deux grosses lessives. Dans la cuisine, le lave-vaisselle ronronne pour la deuxième fois aujourd’hui. Dans sa chambre, Peanuts dort. Enfin, et je ne sais pas pour combien de temps. Un virus de passage. Dans son organisme, dans nos vies, dans nos nuits.

J’arrive au bout de cette journée les côtes serrées, le dos lourd et une forme de colère sourde dans la poitrine. Parce que ce mercredi, je l’ai passé à négocier avec mon fils parce qu’il a deux ans et que tout est objet à trouver un terrain d’entente, parce qu’un terrible two est usant, qu’une terrible two chez un enfant un peu malade est épuisant. Parce que j’ai fait tourner et étendu deux lessives, que j’en ai plié une autre, alors que dans notre répartition des tâches, ce n’est pas à moi, mais je n’ai pas assez de vêtements pour terminer la semaine, alors. Parce que la météo annonçait l’apocalypse pour cet après-midi, que je l’ai écoutée, qu’il n’est pas tombé une goutte, que ça a foutu en l’air un rythme d’ordinaire plutôt rodé. Parce que circuler en voiture dans cette ville pourrait être une plaie d’Egypte. Parce que l’enfant cahouette malade est un enfant glu. Parce qu’il faut que Peanuts voit sa doc, que c’est encore moi qui me suis occupée de prendre rendez-vous, et que je vais devoir l’emmener vendredi après-midi. Parce que je me retrouve à corriger des copies à partir de 20h30 parce que c’est ingérable autrement. Parce qu’au boulot de Celuiquej’aime, ils poussent le bouchon et qu’il est rentré à 19h15, encore. Parce que j’ai commencé ma journée à 6h30 parce qu’il ne s’est pas levé alors que lui devait le faire un quart d’heure plus tard pour aller bosser. Certes, l’enfant appelait Maman, mais.

Je suis en colère non pas contre Celuiquim’accompagne mais contre cette situation qui fait que si je n’accomplis pas mes tâches, je mets le ménage dans la merde, que s’il n’accomplit pas les siennes, il y a un joker : moi. Moi dont l’emploi du temps permet de passer à Casino, assurer deux lessives, deux lave-vaisselles, la préparation de deux repas et m’occuper de Peanuts, lui proposer des activités, notamment à l’extérieur, tout cela dans la même journée. Moi dont l’emploi du temps permet d’avoir un créneau chez le médecin pour Peanuts.

Sauf que je ne travaille pas à temps partiel : cet emploi du temps, c’est mon plein temps. Mes journées, demi journées de libres, elles sont censées d’une part m’aider à encaisser le rythme de celles où je suis au collège, d’autres par à préparer mes cours et corriger mes copies avant 20h30. De la même manière, si les enseignants ont les vacances scolaires, ce n’est pas uniquement parce que les élèves en ont besoin…

Parce que mes tâches, pour beaucoup, c’est m’occuper de Peanuts. Que je ne peux pas prendre du retard, reporter, décaler, faire à mon rythme.

Je suis en colère d’arriver à tout gérer, je suis en colère de m’en sortir à chaque fois, même si c’est en grinçant des dents.

Je suis en colère parce que si je me retrouve dans cette situation, dans cette dynamique, c’est aussi parce que je suis une femme. Je paie ma condition féminine. Même si je vis avec un mec pas dégueu en la matière, qui assure la moitié des tâches ménagères, connait la pointure de son fils et sait demander à une vendeuse comment se lave un modèle avant de l’acheter, qui appelle la crèche, transmets les infos, se débrouille pour se libérer quand j’ai une réunion au boulot et pour que j’aille voir mon psy, ne critique jamais le menu quand je suis en charge du repas et ne ramène pas ses potes pour boire des bières en regardant le foot sur notre canapé. Mais il y a ces siècles de pression et de conditionnement dont on ne se sort pas comme ça.

Et je suis en colère parce qu’il n’y a rien à faire contre ça. Parce que je resterai prof alors que Celuiquej’aime ne l’est pas, parce que je continuerai d’anticiper que je n’ai pas 7 culottes propres alors qu’une semaine est prévue avant la prochaine lessive, parce que notre médecin continuera de ne pas recevoir de patients le samedi matin, parce que je resterai femme.

Me reste à trouver comment ne pas rester en colère.

Indispensable bullet journal

Il y a peu, Georgia partageait son expérience concernant le Bullet Journal. Moi, je m’y suis mise au printemps 2015. A l’époque, j’avais posté un article illustré de photos sur mon blog de l’époque. Depuis, j’ai déménagé sauvagement les articles et les photos se sont perdues en route (et je n’ai pas gardé les fichiers d’origine) mais on peut toujours lire le texte ici. Si vous ne savez pas encore ce que c’est qu’un Bullet Journal, je vous renvoie donc à ce post, je n’écrirais rien de bien différent. Par contre, quelques échanges ici et là m’ont donné envie de partager mon usage de cet outil aujourd’hui.

Depuis mes débuts il y a environ deux ans, j’ai abandonné le Bullet Journal par intermittence pour y revenir avec assiduité au début de cette année scolaire… et l’arrêter durant tout le mois de novembre. Une nouvelle occasion de faire le point sur mes pratiques. Depuis, il est devenu pour moi un outil essentiellement pro et carrément indispensable.

J’utilise beaucoup le terme « bullet journal » en ligne car je m’adresse essentiellement à des personnes sachant de quoi il s’agit. Par contre, au quotidien, le terme est un peu long, pas joli à prononcer quand on a mon accent anglais soit celui d’un lémurien germanique, et n’est pas forcément compris. Je l’appelle donc plutôt mon Carnet, et si la majuscule ne s’entend pas dans la prononciation, je le vois écris ainsi dans ma tête : il est le Carnet dans lequel je regroupe tout… ou presque, car j’ai finalement renoué par ailleurs avec un agenda. C’était (et ça reste) la limite du Bullet Journal pour moi : mon emploi du temps change chaque semaine. Il me faut une visibilité sur plusieurs semaines voire plusieurs mois d’avance et j’ai besoin qu’une trace reste. Mais je m’accommode finalement très bien de la cohabitation des deux outils.

J’utilise pour mon Bullet Journal un carnet 21 x 14 cm et un stylo effaçable (pilot frixion), duo que je ne pense pas changer, il me convient parfaitement. Le modèle de carnet de cette année est ligné, ça, je le changerais peut-être, à voir. Il n’est également pas à spirales et ça, par contre, ça me manque. Je ne le décore pas particulièrement, faute de temps essentiellement.

J’ai arrêté de l’utiliser dans les deux sens. Maintenant, il est organisé comme suit : il s’ouvre sur un calendrier simple avec les vacances scolaires grisées. Ensuite, j’ai ma double page d’index, une double page de notes reportées de mon précédent bullet journal (suggestions d’acquisition pour le CDI, listes d’outils en ligne vus en formation…), puis des pages que j’avais lancées en début d’année et que j’ai abandonnées donc je ne vais pas m’attarder.

En début de mois, je prends une double page avec mes « hashtags » du mois. Certains se retrouvent de mois en mois, d’autres peuvent changer. Sur la page de gauche, je regroupe les personnels. J’inscris chaque mot-clé et laisse la place dessous de noter ce qui les concerne : des dates, des titres, des tâches… C’est selon.

Sur la page de droite, sous le hashtag #pro, je liste les tâches que je dois/veux traiter en priorité au boulot, répartie par « domaines ». Je les pointe au fur et à mesure que le mois avance.

Ma double page d’avril (à compléter)

Ensuite, viennent les pages quotidiennes. Je m’en sers chaque jour au travail et quelques fois les mercredi et week-end (en vacances, il m’arrive de faire une page hebdomadaire). La veille ou, plus souvent, le matin même en arrivant au boulot, je liste les tâches à accomplir, précédées d’un carré vide. Si j’ai des tâches personnelles, je fais deux colonnes et liste les personnelles sur la droite. A plusieurs reprises dans la journée, je fais le point, noircis les tâches effectuées, rajoute éventuellement des tâches devenues prioritaires, et même parfois, note des choses que j’ai déjà faites mais qui n’étaient pas sur la liste. Je décline les tâches longues en plusieurs items. Je trouve cela encourageant pour s’y atteler et moins décourageant quand il faut reporter quelque chose qui n’est pas terminé : je reporte la grande tâche mais pas tous les sous-items. Par exemple, pour les corrections de copies, je décline souvent par classe, pour la saisie ou la couverture des livres, je décline en lots de 5 documents, etc.

C’est là, essentiellement, que mon Carnet est devenu un outil très efficace pour moi : je ne me disperse plus. Dans mon travail, j’ai toujours plein de choses à faire, ce n’est pas forcément facile de les hiérarchiser et j’en mène souvent plusieurs à la fois. Je m’éparpillais régulièrement, et surtout, me laissais trop rebondir d’une tâche à l’autre pour, en fin de journée, me rendre compte qu’il n’était pas si urgent de mettre en cohérence les nomenclatures dans ma base et que j’aurais mieux fait de renvoyer ma proposition de grille d’évaluation pour les oraux d’EPI (comment ? je jargonne ?). Ça ne m’arrive plus et j’ai une bonne visibilité de mes journées. Par ailleurs, je ne procrastine plus sur les tâches qui m’ennuient et/ou que je n’aime pas faire. Il devient très rare que je ne les réalise pas une fois inscrite au programme de la journée. Et ça, c’est une grande nouveauté pour moi. Je passe même mes coups de fil !

Au milieu de cela viennent s’intercaler mes listes (parfois en plusieurs morceaux), compte-rendus de réunion, prises de notes en club journal… Je les retrouve en feuilletant et grâce à mon Index.

Et surtout, je mets tout dans ce Carnet. On me donne un numéro de téléphone ? Dans le Carnet. Je renouvelle certains abonnements et en abandonne d’autres ? Dans le Carnet. Mme J a besoin de trois manuels de maths de 6e aux noms d’élèves d’UPE2A ? Dans le Carnet. La fille d’une collègue m’écrit un mot de remerciement pour un prêt sur un post-it ? Dans le Carnet. Je dois prendre des notes pour rédiger le compte rendu de la journée de bassin ? Dans le Carnet. Et c’est là que le Carnet prend sa majuscule. C’est sa deuxième grande efficacité. Si je l’ai noté, c’est là, pas besoin de chercher ailleurs. Et je retrouve tout.

Mon agenda, lui, me sert uniquement pour les anniversaires, les rendez-vous et le récapitulatif hebdomadaire des séances pédagogiques réalisées.

Je n’ai jamais été aussi à jour dans ma saisie et mon traitement des documents que cette année. J’ai réalisé de gros réaménagements sans paralyser le CDI. Je suis à jour dans mes préparations, mes corrections. Je me rends compte que j’ai gagné en efficacité cette année. Je pense que c’est dû d’une part à une prise de maturité liées à ma vie personnelle et à la reconnaissance professionnelle assez exceptionnelle dont je bénéficie cette année. Mais le Bullet Journal y est clairement pour quelque chose et je compte bien garder cet outil.