Reconquérir la légèreté

18 juillet, 18h30. Je fais rouler mes épaules, détends mon dos et pose mon stylo.

Voilà, une séquence terminée. La première de l’année prochaine avec mes 6e. Les cours, exercices, activités et interro sont prêts. J’ai fait apparaître les compétences travaillées et évaluées, gommé les notes (même s’il y en aura, les membres du Conseil Pédagogique se sont majoritairement opposés à leur disparition, bullshit), prévu plus de « par eux-mêmes » et limité encore le « magistral », vais tenter les îlots.

Depuis deux semaines, je déroule mes journées autour de quelques heures de travail. Pas que cela, pas trop de cela, enfin pas à mon goût. Je prépare l’année à venir dans une tranquillité teintée d’apaisement et me rends compte, au fil des jours, à quel point celle que je laisse derrière moi a été… riche, dense, copieuse, foisonnante. Non, ça, j’en étais consciente. Plutôt… lourde, compacte, chargée. Excessive. Aussi.

Je n’ai jamais eu aussi peu d’heures de service que cette année.

Je n’ai jamais aussi peu travaillé depuis chez moi que cette année.

Pourtant.

Je n’ai jamais mené autant d’heures de séances pédagogiques que cette année, porté autant de projets, eu autant de partenaires différents.

Je n’ai jamais été autant à jour dans ma gestion documentaire que cette année.

Je n’ai jamais autant bouleversé l’espace du CDI et sa signalétique que cette année.

Voilà. Mon équation 2016-2017, faite de jamais, de peu et d’autant.

Cette année, ma dixième dans l’Education Nationale, a été très formatrice. J’ai appris à gagner en efficacité et à optimiser les heures que je passe sur mon lieu de travail. J’ai appris à utiliser des mémoires papier, des astuces et des petits trucs pour lâcher ma journée de taf une fois la porte de la crèche passée, pour réinvestir vite et bien mes problématiques pros une fois celle du collège franchie (ou l’Enfant endormi pour sa sieste le mercredi).

Cette année a été dynamique, valorisante, énergique, entraînante, essentiellement positive, essentielle et positive.

Mais je n’en veux pas d’une deuxième comme celle-là.

Parce que je n’ai jamais aussi peu vécu le CDI que cette année. Que je n’ai jamais aussi peu discuté de choses futiles et d’autres avec aussi peu d’élèves. Que je n’ai jamais aussi peu ri, bidouillé, eu bête envie, divagué, que cette année. Que je l’ai animé sans y mettre vraiment d’âme. Parce que j’ai su préservé la bienveillance, du moins la plupart du temps, mais trop souvent pas la légèreté.

Parce que ce n’est pas un rythme que je peux tenir à long terme, aussi. Que je sais qu’il faut ralentir avant de tomber. Que je n’ai fait qu’escalader et que si je ne romps pas, je cherrai.

Alors oui, je consacre une partie de mon été, de mes vacances, de journées sans Peanuts ô combien précieuses à ma progression, mes séquences, ce projet lecture dont je vous parlerai peut-être, à jeter dans mon Carnet les lignes du projet de CDI de l’année prochaine, celles d’une idée de séance en liaison Ecole-Collège. Je le fais pour libérer du temps dans mes journées au collège, celui de fabriquer une guirlande d’origami par mois comme je l’ai promis à F et C, de couvrir les livres avec mes petites aides plutôt que de les laisser faire seul-e-s et qu’iels me confient si A et (autre)F sont restés ensemble cet été, pour accepter le défi de répondre juste à toute une carte de Trivial Pursuit (j’échoue, iels apprennent que je suis faillible, nos rapports en sont bonifiées), et peut-être aussi pour respirer.

Je le fais maintenant pour réapprendre à travailler sans échéances fatales, pour goûter avec ce plaisir de divaguer un peu, prendre le temps de tweeter, de poueter, de choisir une émission de radio ou un album comme fond sonore.

Tout cela, saurez-vous, me réussit plutôt bien. Et bon sang, les années passent et j’aime toujours autant, plus, ce que je fais.

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Les gens sont sympas

Les gens sont sympas.

Je vis dans une grande ville avec un petit bonhomme bourré de l’énergie, l’égocentrisme, le volume sonore et la défaut d’habilité propre à son âge. Un petit gars qui refuse de donner la main dans la rue, fonce droit devant lui sans prendre en compte les orteils des passants, s’exclame à tue-tête quand il est content, demande « C’est quoi ça ? »  sans discrétion aucune quand une personne passe dans son fauteuil roulant (le « quoi » désignant, nous sommes d’accord, le fauteuil, hein), commence à discuter avec quelqu’un et s’en va au milieu de l’échange parce que lui en a fait le tour, fait une moue boudeuse quand on lui parle et qu’il ne veut pas répondre.

Et moi, je suis là en satellite. Je réponds que c’est un fauteuil roulant qui aide la personne à se déplacer, je « tourne à gauche, là. Là ! Oh, ben tu as raté le virage. On va traverser là. Stop, tu m’attends. C’est vert, on y va. Tranquille » tout le long du trajet, je « chhhh » en riant un peu, je l’excuse, le rattrape, lui demande un au revoir « avec la main, si tu préfères », et souvent aussi, je laisse passer. J’essaie de concilier les règles de politesse et le respect que je tiens à avoir, à ce qu’on lui montre, sur ses envies et non envies (après tout, on n’a pas forcément envie de discuter avec des inconnus dans la queue à la caisse, pourquoi je le lui imposerais ?)

Et tout de même, il faut bien le dire, les gens sont sympas.

Celui qui sourit en le voyant courir et me lance « Ah, la joie de vivre ! » alors que j’accélère derrière lui. Cet autre, sourd, qui a ramassé le chapeau tombé, l’a remis sur la tête de mon enfant porté au dos, me demandant si ça allait, tout cela avec des gestes et des mimiques de nos deux côtés. Celle qui laisse une place dans le tramway. Celui qui taquine gentiment. Celle qui donne toute l’importance du monde à « l’est parti le pigeon » tonné comme s’il annonçait la fin des temps. Celleux qui s’écartent, laissent passer, le sourire aux lèvres.

Je ne tiens pas de compte mais il me semble bien qu’iels sont bien plus nombreux que les autres. Vous savez, les gros yeux, les soupirs agacés, les remarques, les injonctions. Qu’on récolte, Peanuts et moi, beaucoup de positif et de bienveillance. En tout cas, iels me réconcilient un peu avec ma ville. Celle qu’elle est par ses habitants. Et le fait qu’elle soit très ville, ce qui chagrine la petite fille ayant grandi dans un village devenue maman superposant un peu ses souvenirs heureux à ce qu’elle aimerait pour son petit. Et ça fait du bien, tout ça.

Celui qui le laisse saisir une clé à pipe et bidouiller dans le moteur…

12 juillet Aujourd’hui prouve que le sol remue

Il est calé dans mon dos, lémurien agrippé, kangourou inversé, et je chatouille son ventre. Il éclate de rire plusieurs fois puis me lance un « ayyète, maman » qui ne tient plus du jeu. Je sens son front posé entre mes omoplates, l’alourdissement qui pointe, la langueur qui s’installe. « Essaie de ne pas t’endormir mon cœur, on est presque arrivé ». Je chipe le doux chiffon mais il l’attire fermement à lui, là, entre son ventre et ma colonne, cet espace rien qu’à lui. Malgré moi, la marche le berce et bientôt, je sais qu’il est « parti ». Il commence à se faire bien lourd et pourtant, je ne me lasse toujours pas. Il faudra que j’en termine mais qu’est-ce que je continue aimer le porter, le sol remuant de concert sous nos pieds.

9 juillet Aujourd’hui une liste

Choses qui font une fête d’anniversaire

Un gâteau

Des bougies, autant que d’ans ou moins

Chanter un peu faux Joyeux anniversaire en calant un prénom à la troisième phrase même si celui-ci compte moins ou plus que les deux syllabes prévues par le rythme initial

Des cadeaux emballés avec du papier coloré et des boucles de rubans

Un moment de partage

Une personne qui se sent importante dans la vie des autres présentes

Des « joyeux anniversaire » scandés ou susurrés 

Ça n’a pourtant pas l’air si sorcier écrit comme ça…

7 juillet Aujourd’hui matière vive

Elle est arrivé alors que le repas était entamé. Je l’ai accueilli d’un signe de loin, coincée à une grande tablée. Quand je me lève pour me servir, on échange une paire de bises. Je repars chercher des verres, j’en prends un pour elle. Il y a un truc qui cloche, je le sens. Je veux lui offrir la possibilité de discuter sans arriver avec de gros sabots. Elle me devance et c’est les mains pleines de gobelets de cantine qu’elle me trouve. « J’ai eu mon écho T3 aujourd’hui… » Elle ne finit pas, les larmes sont entre ses paupières et ses joues. « Ça va, hein, mais… » Je l’ai déjà entraînée à l’écart, tiré une porte. Elle répète plusieurs fois que « ça va », davantage pour elle que pour moi. Elle m’explique. Il n’y a rien de grave, rien même d’inquiétant. Disons qu’il y a du qui pourrait devenir inquiétant si. Elle m’explique. Ça l’aide, elle met à distance. Je pose quelques questions. Je compatis. On insulte le diabète gestationnel (sa mère), les médecins contradictoires et le suivi qui infantilise les mères alors qu’elles ont besoin plus que jamais de se construire comme parent. Elle finit par sourire et sécher ses larmes. Elle s’excuse plusieurs et je la houspille un peu pour qu’elle s’arrête. Elle se sent mieux. On retourne fêter la fin d’année, son ventre rond sous ses mains caressantes.

6 juillet : aujourd’hui c’est bien une vache

Le Chef nous a réuni histoire de. De dire qu’on ne nous paie pas à rester chez nous. On a fait des trucs, des trucs utiles, qu’on aurait pu faire à d’autres moments, des tas d’autres moments. Moi je trouve ça normale, de nous demander de travailler alors qu’on nous paie pour ça. D’autres trouvent ça exagéré, de nous tirer jusqu’au bout (alors qu’en lycée ils ont fini depuis longtemps !)

Il a demandé « Ça a été ? ». J’ai acquiescé. Il a précisé « Avec les collègues ». J’ai confirmé. « Bon », il a ponctué. J’aime bien comme il dit les choses, et si c’est une vache, il dit que c’est une vache.

5 juillet : aujourd’hui moment où la nuit tombe

Je suis une bille de soleil et de lumière. J’ai grandi dans ces rayons, un des coins de France qui en bénéficie le plus. S’ils viennent à manquer, très vite, je me sens mal. Physiquement, même. Mais voilà que ces temps à nombreuses heures de jours me joue de tours. Min sommeil fait des siennes et s’alignent de trop sur la luminosité. Et voilà que j’en viens à m’impatienter que la nuit tombe, que je puisse envisager de dormir. J’ai besoin de vacances.

4 juillet : aujourd’hui permission accordée

Je suis arrivée, me suis glissée à travers la cours vide et silencieuse et j’ai rejoins mon antre. J’aime ces heures solitaires de fin d’année, quand il y a quelque chose de ouaté dans le ventre du CDI. J’ai dressé une liste to do, même pas dans mon Carnet mais sur une feuille volante comme je l’ai longtemps fait. Il s’agissait de terminer de classer, ranger, nettoyer, signalétiser. Les tiroirs, les espaces, les ordinateurs. J’ai noirci mes tâches, interrompue longuement pas la problématique internetionale d’une collègue. Puis j(ai bouclé. Pour la première fois en 10 ans de métier, je n’ai pas tiré jusqu’au dernier instant du dernier jour, laissant des items listés blancs, et je me suis autorisée à rentrer tôt.

2 juillet : aujourd’hui elle ressemblait à

Aujourd’hui, elle ressemblait à une fille que j’ai connu, cette nana qui était moi, à côté de ce poney. Ça n’a duré que quelques pas, l’enfant s’est effrayé. Mais j’ai recconu dans mon corps cette mémoire des gestes. La main sur la longe, celle à l’embouchure du filet, le noeud d’attache ni trop long ni trop court, la chaleur d’un souffle dans ma main, la peau si douce derrière les naseaux sous ma paume. Il a dit stop, a voulu mes bras et à cet instant j’ai eu envie de fuir. Il n’est sans doute pas assez grand, le mouchoir que j’ai mis là dessus.

Aujourd’hui clés

« Non c’est moi ! » est devenu la phrase fétiche. Elle allie ce « Non ! » qui pourrait être son étendard et ce « Moi moi moi » dont il se gargarise. « Non c’est moi ! » entendez suivi de « qui le fait ».

Concentré, il pointe vers la voiture et appuie, souriant de toutes ses seize dents quand les phares clignotent et que les rétroviseurs s’écartent. Il grimpe ensuite, encastrer son précieux dans le logement du tableau de bord. Préalable sans lequel il ne me faut plus imaginer l’installer dans son siège.

Les jours sans voiture, c’est le trousseau festif. « La toute pitite » qui ouvre la boite à lettre, « la grôsse » (voix grave et ronde) pour la porte d’entrée, « la jône » pour l’immeuble et depuis quelques semaines « la pitite tourne » pour l’antivol du vélo. « Et ça c’est quoi Môman ? », la clé de la cave si rarement utile.

« – Tu me rends mes clés ? – Non c’est moi ! – Tu veux de l’aide ? – Oui Môman. Tous les deux ! » Bon sang, qu’il devient grand.